Censuré dans son pays, le film pakistanais JOYLAND raconte le patriarcat et la sororité

Écrit par Trax Magazine
Le 27.12.2022, à 14h30
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Censuré au Pakistan, ovationné à Cannes et en lice pour les Oscars 2023, le premier long métrage du réalisateur Saim Sadiq, qui met en scène une histoire d’amour entre une artiste transgenre et un fils de famille traditionnelle, est l’un des films événement de cette fin d’année.

Par Axel Cadieux

JOYLAND, premier film pakistanais présenté en sélection officielle au festival de Cannes, prend la forme d’un conte moderne sur la toxicité du patriarcat : puisque le très introverti Haider trouve enfin un emploi, sa femme Mumtaz est contrainte par la famille de ce dernier d’arrêter de travailler pour s’occuper du foyer. La trajectoire de l’œuvre parait alors toute tracée : un récit sociétal « juste et nécessaire », évidemment pavé de bonnes intentions mais on ne peut plus balisé et attendu. Là où Saim Sadiq – né en 1991, premier long-métrage – trouve toute sa singularité et s’émancipe des carcans, c’est dans l’écriture et la caractérisation de ses deux personnages principaux. Si Haider est embauché, c’est en tant que danseur d’une petite troupe bigarrée menée par une femme
transgenre, dont il tombe bientôt amoureux ; en réaction, plutôt que de se livrer à des tourments introspectifs, sa femme Mumtaz transmute le désespoir en énergie et se lie d’amitié avec sa belle-sœur.

@Condors Distribution

La sororité devient alors l’épicentre de JOYLAND, et probablement sa plus belle idée, comme lors de cette scène presque abstraite lors de laquelle les deux femmes passent une soirée dans une fête foraine hors du temps, qui donne d’ailleurs son nom au film. Cette petite bulle faite de flashs et de stries fluorescentes indique par ailleurs le ton de ces 126 minutes, bien loin de ce que l’on pourrait attendre d’un premier long à visée sociale : Saim Sadiq fait dans la couleur et l’expérimental, parfois proche d’un Gaspar Noé sous acide (pléonasme certes), louvoyant avec des motifs qui ne dépareilleraient pas dans un festival trance-goa. À ce titre, les quelques scènes de danse du « cabaret érotique », lors desquelles Haider se révèle, oscillent entre le kitch et
l’extase et trouvent leur équilibre dans cet entre-deux digne de SHOWGIRLS ou MAGIC MIKE. C’est une autre force majeure de JOYLAND : malgré son sujet, le film se prend très peu au sérieux, alternant entre burlesque façon Jacques Tati et plans fixes d’où surgissent l’absurdité et la rigidité mortifère des conventions – soyons fous, citons Ozu.

« Un poulet tombe amoureux d’un moustique et finit par l’embrasser. Alors, le poulet meurt de la dengue et le moustique de la grippe aviaire. Pourquoi ? Parce que l’amour mène toujours à la mort. » Il serait tentant de résumer le film à cette fable fontainesque mâtinée de Shakespeare, racontée par un Haider en phase de coming-out ; tentant mais réducteur, tant JOYLAND se veut libre, affranchi et délesté de tout académisme. Autant de qualités ayant valu au film de Saim Sadiq de repartir de Cannes 2022 avec la très emblématique… Queer Palm.

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