Cassegrain : “La techno est une étude psychosociale”

Écrit par Trax Magazine
Le 22.12.2014, à 17h48
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Écrit par Trax Magazine
À l’occasion de la sortie de leur premier album Centres of Distraction chez Prologue, Trax a rencontré le duo Cassegrain dans leur nouveau studio berlinois pour quelques photos et une interview à découvrir. Par Christophe Vu-Augier de Montgremier

Alex Tsiridis et Hüseyin Evirgen se sont rencontrés lors d’une Red Bull Academy à Barcelone en 2008. Repartis respectivement vivre en Grèce et en Autriche, il leur faudra deux ans pour sortir leur premier EP sous le nom de Cassegrain. Ils attirent alors l’attention de Tom Bonaty qui les invite à rejoindre Mike Parker, Donato Dozzy, et Cio D’or chez l’un des labels techno les plus intéressants de la dernière décennie : Prologue. Centres of Distraction LP qui vient de sortir en cette fin d’année 2014 les voit après une dizaine de maxis se confronter pour la première fois au format d’album. « C’était la progression naturelle, ce serait trop ringard de dire que c’est un rêve devenu réalité », déclare Hüseyin. Pour l’occasion, les deux producteurs ont tout d’abord changé de méthode de travail, après le déménagement d’Alex à Berlin pour se rapprocher d’Hüseyin venu y travailler ; ils ont trouvé un studio dans lequel ils se sont enfermés pendant une courte période.

Alex explique : « On voulait plus de liberté au niveau des horaires, la liberté de travailler quand on le souhaitait et aussi longtemps que nous le désirions. On peut parler ici de focalisation, parce qu’on l’a fait pendant une période de deux mois. C’était un nouveau départ, nouveau studio, nouvel album, et notre objectif était de nous concentrer sur une période de temps plus courte, de ne pas travailler sur un album pendant un an par exemple. C’est un assemblage actuel avec sa propre esthétique. »

cassegrain Photo : Axel Masson

Le résultat est un recueil de morceaux extrêmement différents mais dont se dégage une belle cohérence. Un style qui renvoie avec modernité au format des albums des années 90 dans lesquels on pouvait retrouver parfois des morceaux d’ambient, de drum and bass, de techno regroupés sur un même disque. « Il faut le considérer dans son intégralité, nous avons ici pris le temps et la liberté de faire quelque chose de la techno. Nous étions très concernés par l’équilibre total mais nous n’avons rien forcé, et c’est la raison pour laquelle nous ne nous sommes pas encombrés d’une intro par exemple, et que c’est éloigné des albums monochromes. »

Avec cet album, nous avons pris le temps et la liberté de faire quelque chose de la techno.

L’expérience a dans tous les cas laissé quelques traces, et à la question de savoir s’ils sont arrivés à la fin de ce qu’ils voulaient explorer avec Cassegrain, Alex répond en plaisantant qu’il ne sait pas : « Au début c’était vraiment sympa, mais dans les dernières semaines c’était devenu assez mental. On en a même pleuré, il y a eu quelques crises de nerfs. Mais nous n’avons pas seulement une relation professionnelle liée à la musique, c’est aussi un de mes meilleurs amis. Quand tu connais quelqu’un tellement intimement c’est dur de rester professionnel, mais au final c’est bien. »

Cassegrain n’est pas le seul projet qu’ils partagent, en effet ils possèdent depuis peu un projet anonyme avec lequel ils ont déjà sorti quelques maxis. Ils évoquent aussi le souhait de reprendre un peu la production en solo, et Hüseyin compose de la musique classique et présente depuis novembre Antipoden, sa première pièce de théâtre, alors qu’Alex est de son côté graphiste. Mais c’est indéniablement leur collaboration avec Tin Man qui a été jusqu’ici le plus dans la lumière avec deux EPs chez Killekill ayant ravi les amateurs de son acid. Celui-ci aurait d’ailleurs directement influencé Alex et Hüseyin dans la genèse de Centres of Distraction, car si l’on considère l’œuvre de Cassegrain qui fourmille de détails, on remarque qu’elle est clairement traversée par une attention bien particulière accordée au design sonore.

Photo : Axel Masson Photo : Axel Masson

« Nous étions plus obsessionnels auparavant, mais grâce à nos expériences avec Tin Man nous sommes devenus plus spontanés. C’est un bon équilibre, il nous rend plus relax. Nous sommes très méticuleux et cela peut clairement être parfois contreproductif, mais c’est quelque chose de bien à avoir. Parfois nous perdons du temps sur un tout petit détail auquel personne ne va faire attention, mais c’est quelque chose de très égoïste, nous voulons probablement faire une musique dont nous sommes fiers et qui nous excite. »

Nous voulons probablement faire une musique dont nous sommes fiers et qui nous excite.

Tin Man ne fait cependant pas d’apparition sur l’album, les deux producteurs ont aussi longtemps cherché quelqu’un pour venir chanter sur un morceau mais n’ont pas réussi à trouver celui qui pouvait vraiment leur apporter un plus. Seul le célèbre Nikos Veliotis contribue avec son violoncelle sur “Empress Cut In Segments”. https://www.youtube.com/watch?v=SAgyFNv7HvU « Presque tout a été créé à partir des synthétiseurs, à part un peu de guitare qu’on a enregistré en studio et le violoncelle de Nikos. Ce mec est un héros en Grèce, il a vraiment respecté le morceau et amené quelque chose de neuf. »

Nous trouvons ici un bon exemple de la dynamique au sein du duo qui possède des origines complètement différentes. Alex a commencé à produire avec Music 2000 sur Playstation avant de passer à Fruity Loops puis Ableton, et se situe complètement à l’opposé d’Hüseyin qui possède une formation en musique classique et qui se souvient alors d’une anecdote concernant la représentation d’une de ses œuvres de musique classique contemporaine : « C’était une œuvre électronique en 2003 donnée dans une salle de concert baroque et j’ai plongé la salle dans les ténèbres alors que je n’étais pas autorisé à le faire. J’ai même éteint les lumières des sorties de sécurité. Je ne faisais même pas de techno à l’époque, mais d’une certaine manière c’était ce que je cherchais, j’étais en train de créer l’environnement d’un club techno dans le cadre d’un très sérieux concert classique, et quelques personnes sont même parties et j’ai eu des problèmes avec l’université. »

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« C’est plus rafraîchissant pour moi d’être dans une situation club, l’interaction est ce qui compte le plus, recevoir en temps réel les réactions de ceux qui écoutent. Si on jouait dans une salle de concert de musique classique contemporaine, on aurait juste ces applaudissements secs à la fin et il serait impossible de savoir si les gens ont passé un bon moment ou pas. On pense aussi qu’on ne peut pas progresser sans jouer des dates, car avec la techno on a besoin de ce retour du public. On doit jouer fort et pour les gens, en fait la techno est d’une certaine façon une étude psychosociale. On doit voir comment ça marche, sinon on peut rester assis chez soi et ne jamais jouer dans un club, mais ça ne marchera probablement pas ! »

En fait la techno est d’une certaine façon une étude psychosociale.

Cela pourrait étonner, car la musique de Cassegrain peut parfois se révéler exigeante et pas forcément facile à aborder. Nous en arrivons alors à parler d’expérimentation lors de la création de Centres of Distraction et comment ils arrivent à intégrer cette facette dans leurs performances.

« Notre musique n’est pas expérimentale, ce n’est pas le bon mot car le mot ‘expérimental’ a été détruit, aujourd’hui tout le monde est expérimental dès qu’il y a un broken beat… Dans le cas de nos lives, nous prenons des éléments moins fonctionnels de nos morceaux que nous accélérons pour pouvoir les y joindre. Mais nous rafraîchissons en permanence, nous avons un squelette sur lequel nous improvisons selon la situation. Nos meilleurs sets sont ceux où quelque chose a déclenché l’inspiration et où nous sommes partis dans des improvisations totales. » 

Même s’ils ne considèrent pas leur musique comme expérimentale, les recherches sont au centre des pérégrinations de Cassegrain. Entre les nombreux tests aléatoires qu’ils effectuent, ou des idées plus claires comme cette envie d’explorer les possibilités de l’esthétique tribale avec “New Hexagon”, qui donne l’impression de voir une tribu qui joue en live de la techno. Hüseyin précise : « Finalement c’est étrange car c’est naturellement les trucs bizarres qui sont plus simples pour nous. Les morceaux complexes sont plus durs à faire que les simples. Il y a trop de cadres dans la techno et on doit se tenir à certaines règles, cela rend la chose compliquée mais aussi intéressante. »

Aujourd’hui tout le monde est expérimental dès qu’il y a un broken beat.

Avant qu’Alex ne poursuive : « On doit trouver une faille. Mais avec les morceaux pour danser nous avons besoin d’une connexion, il faut qu’on soit là tous les deux. Je pense que c’est plus une question de sentiment : à la surface ça ressemble à un morceau fonctionnel pour les clubs, mais ça ne l’est pas, on doit attraper une émotion, et c’est aussi abstrait, donc on doit être là tous les deux et le sentir. »

axel_masson-cassegrain-2 Alex et Hüseyin réfléchissent en permanence et se remettent toujours en question, avec depuis toujours en tête l’envie de réaliser « quelque chose qui n’a jamais été fait avant ». C’est probablement pour cela qu’ils s’entendent si bien, et que Centres of Distraction témoigne parfaitement de cette évolution.

Notre but est un développement constant.

« Faire un album de cette manière était peut-être risqué, peut-être que nous allons perdre quelques fans, peut-être que nous allons en gagner ? Mais le plus important pour nous était de progresser et d’essayer des trucs nouveaux, depuis la Red Bull Music Academy en fait, notre but est un développement constant. »

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