« Bring Back Beirut », le projet caritatif et NFT de la DJ Sama’ pour venir en aide au Liban

Écrit par Fouad Bencheman
Photo de couverture : ©Camélia Moghaddam - @sacre142
Le 24.03.2022, à 11h10
06 MIN LI-
RE
©Camélia Moghaddam - @sacre142
Écrit par Fouad Bencheman
Photo de couverture : ©Camélia Moghaddam - @sacre142
Très touchée par la crise économique et humanitaire qui frappe son pays d’adoption, le Liban, Sama Abdulhadi s’organise depuis l’année dernière pour soutenir la scène locale et lever des fonds pour aider la population. Pour y parvenir, la DJ s’intéresse notamment de près à l’univers des NFTs. Un outil technologique qui, bien utilisé, peut être une force émancipatrice pour les artistes face aux dérives d’un État. 

« Music is our resilience ». L’inscription sur le t-shirt de Nicolas S., un noctambule croisé dans le club parisien le Sacré le 10 mars dernier, est lourde de sens. Comme les nombreux fêtards présents ce soir-là, ce jeune parisien d’origine libanaise est venu assister aux sets techno hypnotiques de l’emblématique DJ palestinienne Sama’ Abdulhadi. « Avec ce qui se passe actuellement en Europe, l’attention médiatique et les efforts humanitaires sont braqués vers l’Ukraine, et à raison. À mon sens, il n’existe pas d’échelle dans le malheur, mais ce qui se passe au Liban depuis 2019, c’est vraiment dramatique », nous glisse-t-il avant de retourner danser. 

Les NFTs musicaux, du spéculatif au caritatif ?

Organisée dans le cadre du projet « Bring Back Beirut », cette soirée visait à collecter des fonds pour venir en aide à la population libanaise. En effet, l’intégralité des entrées ont été reversées à l’organisation humanitaire apolitique et non confessionnelle Nusaned. Deux jours plus tard, le même événement a eu lieu au Phonox à Londres, tandis que d’autres sont en prévision dans les prochaines semaines en Europe, notamment à Berlin.

C’est après une visite fin janvier dans la capitale du pays du cèdre que la DJ officialise cette initiative solidaire.  Considérant ce pays comme sa deuxième maison, la jeune femme organise alors une première soirée au célèbre club, le Ballroom Blitz, début février. « Lorsque j’ai quitté la Palestine pour la première fois, je suis partie m’installer au Liban. C’est à Beyrouth que j’ai découvert puis développé ma passion pour la techno. En quelque sorte, on pourrait dire que c’est ici que je me suis vraiment trouvée. Je pensais avoir vu le Liban à son plus bas, mais lors de notre séjour en janvier, j’étais sous le choc. Le pays est extrêmement affaibli, mais le peuple continue de se battre, de garder espoir et de faire la fête. C’est, d’une manière assez étrange, un fait à la fois triste et inspirant ».  

Sama’ Abdulhadi au Ballroom Blitz©Tarik Keblaoui

Parallèlement à ces soirées, Sama’ Abdulhadi prépare une compilation de NFTs réunissant plusieurs artistes de la scène électronique libanaise. Pour l’occasion, la DJ collabore avec Bolero, une plateforme Web3 qui a pour mission de démocratiser le social token d’artiste ainsi que les NFTs musicaux. Comme nous avons pu le voir dans une enquête l’année dernière, cette technologie permet aux artistes de regagner le contrôle de leurs propriétés intellectuelles, mais elle est ici également un nouveau moyen de lever des fonds pour une cause humanitaire. L’utilisation des NFTs est ici loin d’être un effet d’annonce visant à surfer sur un acronyme à la mode. Dans le cas du Liban, c’est presque une obligation. 

La pire crise socio-économique de l’histoire du Liban

Abdallah Al-Saï. Depuis le 18 janvier dernier, son nom est devenu un des symboles du chaos bancaire qui frappe le Liban. Ce jour-là, muni d’une arme et d’un bidon d’essence, ce trentenaire a pris brièvement en otage des employés d’une banque dans l’est du pays avant de se rendre aux autorités. Sa principale revendication ? Pouvoir retirer de l’argent de son compte bancaire, sa propre épargne. 

Auparavant considéré comme la Suisse du Moyen-Orient, le Liban fait actuellement face, d’après la Banque Mondiale, à une des pires crises financières de l’histoire du monde moderne. Si bien qu’actuellement 80% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Les symptômes de cette crise commencent fin 2019 lorsque la population manifeste contre la gestion financière désastreuse d’une classe politique oligarchique. 

Selon Samir Aïta, économiste et ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique éditions arabes, cette mauvaise gouvernance, ce manque de transparence est à l’origine de la crise de la dette du pays. « Les lois qui programment les dépenses et les ressources de l’Etat ne sont jamais appliquées. Pire, les budgets ne sont ni clos, ni publiés. Depuis plus de 10 ans, il est impossible de savoir comment est dépensé l’argent public au Liban ».

Une situation qui va rapidement s’aggraver en l’espace de quelques mois avec un enchaînement de phénomènes dramatiques. Suite à ce soulèvement populaire, s’ensuit un blocage des institutions, une crise sanitaire avec la pandémie de la Covid-19, puis pour finir la gigantesque explosion sur le port de Beyrouth qui a dévasté une partie de la ville. Le coup de grâce quand on sait que 85% des denrées alimentaires du pays étaient majoritairement importées via ce port… 

Trop d’acteurs ne sont obnubilés que par la croissance exponentielle du secteur. Ils cherchent avant tout à faire un braquage, ce qui dessert l’image des NFTs auprès du grand public.

Alain Zovighian, Head of Music chez Bolero

Cette alarmante déliquescence, Alain Zovighian, Head of Music chez Bolero, a eu l’occasion de la vivre au plus près. D’origine libanaise, le jeune homme s’est occupé pour Boiler Room pendant 3 ans de la région Afrique du Nord et Moyen-Orient multipliant ainsi sur place de nombreux allers-retours, autant professionnels que personnels. C’est lors d’un de ces séjours qu’il a d’ailleurs rencontré Sama’ Abdulhadi pour la première fois. « Avec l’endettement progressif du pays, les Libanais se sont rués vers les banques afin de convertir en dollars une monnaie nationale fragilisée. Sans réserve, ces dernières ont du coup limité l’accès aux épargnants. Pour nous en France, cela peut paraître ubuesque, mais aujourd’hui les citoyens libanais ne peuvent ni accéder à leurs épargnes, ni dépenser librement l’argent qu’ils gagnent. En plus de cela, la population doit faire face à une inflation exorbitante, puisque les prix des produits alimentaires ont été multipliés par 5 en l’espace de 2 ans », nous explique-t-il. 

Pour contourner ce système bancaire aux abois, il entre en contact avec Sama’ Abdulhadi en 2021. Très engagée, la DJ palestinienne est déjà en train de se mobiliser pour le pays. Rapidement, elle tombe en accord avec les valeurs d’Alain et de Bolero. Autrement dit, que ce soit au Liban – ou ailleurs – le NFT doit avant tout avoir une valeur utilitaire autant pour les créateurs que pour les fans de musique.

Les NFTs au secours de la scène électronique libanaise

Disponible d’ici quelques semaines, le premier remix de ce projet a une finalité caritative – collecter des fonds pour le pays – mais également pédagogique. À travers cette initiative, Sama’ Abdulhadi et Bolero veulent inciter la scène culturelle libanaise à utiliser les NFTs pour s’émanciper d’un pouvoir régalien cacochyme. En plus de l’inflation et de la raréfaction des dates, les artistes doivent faire face à des aléas du quotidien qui vont jusqu’à brider leurs créativités puisque même l’électricité est rationnée depuis l’explosion du port de Beyrouth. 

« Pour moi, l’inspiration vient plutôt la nuit et ces derniers temps, je n’ai pas pu travailler durant ces heures-là qui sont mes pics de productivité. La semaine dernière encore j’avais réussi à trouver un peu d’inspiration pour terminer un morceau quand l’électricité m’a coupé court dans mon élan. Pire encore, lorsque l’électricité saute en pleine session, cela peut ruiner mon équipement. J’ai déjà perdu 3 adaptateurs, un moniteur de studio et une drum machine. L’électricité décide de quand et comment tu produis, ça n’a jamais fonctionné ainsi pour aucun artiste », nous détaille le DJ et producteur libanais Audioblend. 

Sama’ Abdulhadi au Ballroom Blitz©Tarik Keblaoui

Dans le cas du Liban, les NFTs ne s’apparentent pas à une source de revenus supplémentaires pour les artistes, mais bien à une source de revenu tout court. Depuis plus d’un an, l’overdose médiatique autour de cette technologie a pris la forme d’un concours de chiffres. Justin Bieber qui achète une image de singe (The Bored Ape Yacht Club) pour 1,3 millions de dollars par-ci, Jack Dorsey, l’ex-PDG de Twitter, qui vend son tout premier tweet pour 2,9 millions de dollars, par-là. Si bien que pour un public profane, cette technologie s’apparente soit à une vaste plaisanterie, soit à un nouveau moyen de se faire de l’argent sur le dos des amateurs d’art ou de musique. 

« Actuellement, dans les NFTs, notamment musicaux, il existe beaucoup d’opportunisme. Trop d’acteurs ne sont obnubilés que par la croissance exponentielle du secteur. Ils cherchent avant tout à faire un braquage, ce qui dessert l’image des NFTs auprès du grand public. Notre philosophie n’est pas spéculative, nous cherchons avant tout à insérer intelligemment une technologie dans l’univers d’un artiste. Comme c’est le cas avec ici, avec Sama’ Abdulhadi », conclut Alain Zovighian

En d’autres termes, il faut penser le NFT comme un système horizontal dans lequel une communauté œuvre et s’engage autour d’un projet afin d’en tirer en contrepartie des bénéfices, avant tout, artistiques.

Newsletter

Les actus à ne pas manquer toutes les semaines dans votre boîte mail

article suivant