Bretagne : mémoires du Starman, club gay le plus ancien et affriolant du Finistère au Morbihan

Écrit par François Brulé
Photo de couverture : ©D.R
Le 20.05.2020, à 17h19
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Écrit par François Brulé
Photo de couverture : ©D.R
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Pour ouvrir un club gay en pleine Centre-Bretagne dans les années 80, il fallait faire preuve d’audace. Le Starman, à Gourin, n’en a jamais manqué. De l’élection de Mister Fesses à la parade du Festy-Gay, cet établissement LGBT organise depuis quatre décennies un joyeux bordel qui a mis tout ce petit monde rural sur la même longueur d’onde. 

Cet article est initialement paru en juin 2019 dans le numéro 222 de Trax Magazine, disponible sur le store en ligne.

Deux bustes saillants sertis de chaînes dorées – un masculin, un féminin – trônent derrière le comptoir du bar. Au-dessus d’une rangée de verres soigneusement alignés, le regard se pose sur un sexe en érection d’une bonne trentaine de centimètres, manifestement coulé en bronze, posé entre deux bouteilles de Jägermeister et de Malibu. Le “Sweet Dreams” d’Eurythmics retentit dans le club aux murs de couleurs chaudes, accentuées par les lumières des projecteurs et la dizaine de boules à facettes argentées, rouges et dorées pendues au plafond. Au fond du dancefloor, Sandrine tangue dans les bras de sa copine. Ce soir de février 2019, elles sont venues à la soirée Saint-Valentin pour profiter de ce lieu dans lequel elles se sentent « à l’aise ». Non loin du couple, dans une cage prévue pour une dizaine de bagnards, Jordan et deux de ses potes finissent la nuit au Starman. Eux sont hétéros. Si, depuis deux ans, ils se rendent régulièrement dans le club gay de leur commune, c’est qu’il s’agit « du dernier lieu ouvert où l’on peut danser ». 

Je croisais régulièrement des drag-queens en allant chercher mes croissants à la boulangerie le dimanche matin.

David Le Solliec, maire de Gourin

C’est aussi l’un des plus anciens. L’histoire démarre au tournant des années 80, en plein avènement du disco, lorsque Bernard Raynal débarque à Gourin, petite commune plantée à la jonction du Finistère, des Côtes-d’Armor et du Morbihan, et reprend un restaurant dancing pour en faire une discothèque. Accoudé au comptoir du Starman, quatre décennies plus tard, cet homme de 1,80 m au bouc blanc méticuleusement taillé se souvient : « Dans tous les établissements, une minorité gay se cachait. En 1982, j’ai commencé les soirées gays les vendredis soir. Ce fut immédiatement la folie ». À l’époque, pourtant, Jordan et sa bande n’auraient sans doute pas franchi le seuil du 4, rue de la Gare. Face à la direction prise par Bernard, la clientèle habituelle boude l’établissement. Pas la communauté LGBT+, au sein de laquelle la nouvelle se répand comme une traînée de poudre. « Les gens avaient besoin d’un lieu à eux », analyse le patron.

Si « les gays du coin » sont les premiers à rappliquer au Starman, ils sont rejoints au fil du temps par un public venu de toute la région, voire de Paris. Yannick Hélias, ancien habitué et Mister Fesses 2003, a fréquenté le lieu pendant plusieurs années : « Le Starman, c’était la référence pour tous les homos de Bretagne. De Nantes, Rennes, Brest, Quimper, Saint-Brieuc, on venait souvent déguisé en Mylène Farmer ou Madonna au volant de nos voitures ». Ce succès flamboyant ne passe pas inaperçu à Gourin. « Dans les années 80, je croisais régulièrement des drag-queens en allant chercher mes croissants à la boulangerie le dimanche matin », se remémore David Le Solliec, actuel maire de la commune de 5 000 âmes. Si Yannick ne se souvient pas avoir particulièrement souffert d’homophobie à l’époque, il estime qu’il était nécessaire de « se faire discret ». C’est pourtant en faisant tout l’inverse que le Starman va changer, petit à petit, les mentalités. 

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©Ervan Lunven

La Gay Pride bretonne

En 2003, Bernard Raynal lance un projet baroque qui mettra un coup de projecteur sur la culture LGBT+ en milieu rural : le Festy-Gay. Chaque premier week-end d’août, cette « marche des libertés » voit défiler des milliers de gays, lesbiennes, trans et queer dans les rues de Gourin. « Tout est parti d’une blague avec la clientèle travestie du Starman, se souvient le patron de la discothèque. On a pris des tracteurs et mes bagnoles en guise de chars pour défiler dans le bourg ». Dans une ville réputée pour sa fête de la crêpe, les bigoudènes laissent place aux drag-queens en habit de nonne des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence. Tout le long du cortège, le Gwenn ha Du (le drapeau breton) flotte aux côtés de l’étendard arc-en-ciel. 

Le succès est immédiat, à tel point que le public dépasse d’abord en nombre le cortège. « Les mamies applaudissaient aux fenêtres. Ça a levé beaucoup d’a priori », estime Marina, la fille de Bernard Raynal. Pour organiser l’évènement, le paternel crée l’association des Folies gourinoises en se faisant aider par Jean-Paul Doucet, le patron du club de cyclisme local. Boulanger de métier, ce dernier accueillera souvent les derniers fêtards du Festy-Gay jusqu’au petit matin. « On se retrouvait dans son fournil avec des travestis en jouant de l’accordéon, c’était la fiesta ». La « Gay pride de Bretagne », telle qu’elle sera baptisée par la presse locale, défilera pendant douze ans. En 2015, une dizaine de membres du White Rebels Crew, un groupe de nationalistes français, débarquent, habillés en noir, avec des fumigènes et des slogans homophobes. « Ces personnes voulaient empêcher la parade d’avoir lieu, se souvient le maire de la commune. Bernard ne s’est pas démonté. Il est allé leur parler. Le petit groupe d’opposants a vite compris qu’il n’arriverait pas à soulever la population locale contre le Festy-Gay ». Cette année-là, les participants avoisinent les 7 000. Ce sera pourtant la dernière : en 2016, les attentats de Nice mettent un terme à la fête. Face aux frais engendrés par le durcissement des normes de sécurité, les Folies gourinoises raccrochent les gants. « Les forces de l’ordre nous ont demandé de quadriller le centre avec des fouilles à chaque entrée, se souvient David Le Solliec. Mais cela ne correspondait plus à l’esprit du Festy-Gay ».

Un monde s’ouvrait à moi. En tant que petit gay de campagne avec zéro expérience, je me retrouve avec un catalogue entre les mains.

Hugo, 23 ans
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©D.R.

Grindr en campagne

Le Starman se retrouve alors, de nouveau, seul à brandir le flambeau. Les temps ont changé, marqués notamment par l’adoption en 2013 de la loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe. Mais paradoxalement, l’évolution des mœurs ne facilite pas les choses pour l’établissement. Cela fait des années que Yannick Hélias n’a plus mis les pieds à Gourin, coiffé de sa plus belle perruque rousse. « Quand on sortait dans les années 90, on ne faisait pas nos folles. On se cachait un peu. Le Starman était parfait pour ça. Personne ne venait nous embêter au fond du Centre-Bretagne, évoque le trentenaire. Ce n’est plus nécessaire. Aujourd’hui, les jeunes ruraux vont ailleurs et disposent surtout des applications de rencontres ». Les arrivées de Grindr, Hornet, Scruff, Gayvox et autres, dans les années 2010, ont profondément redessiné le monde de la drague chez les homosexuels. « Aujourd’hui, quand tu es un jeune homosexuel en campagne, tu te rends dans n’importe quel bar. Depuis dix ans, il y a de moins en moins de lieux exclusivement gays ».

À 23 ans, Hugo n’a jamais mis les pieds au Starman. Ce lieu qui a pu être un eldorado pour les gays d’une autre génération ne suscite plus la même excitation. Le garçon a découvert son homosexualité très jeune à Morlaix, dans le Finistère. « Au lycée, c’est compliqué voire impossible de rencontrer quelqu’un, se souvient-il. À part deux ou trois mecs qui s’assument dans le bahut, il n’y a personne ». C’est en arrivant à Rennes, en 2013, qu’il apprend l’existence des applications. « Un monde s’ouvrait à moi. En tant que petit gay de campagne avec zéro expérience, je me retrouve avec un catalogue entre les mains », se remémore Hugo, qui commence à faire des rencontres, notamment via Tinder et Grindr. « Tu peux y trouver aussi bien des plans cul que de belles rencontres », explique-t-il. « Par contre, lorsque je reviens à Morlaix, je deviens un bout de viande pour les quelques homos du coin présents sur l’application ». Hugo a tout de même déjà fréquenté quelques rades ruraux étiquetés gays. Dans ces lieux, il fait face au même « désenchantement » que sur les applis. « Tu mets les pieds dans un petit milieu gay au sein duquel tout le monde se connaît. J’ai rapidement abandonné l’idée de trouver l’homme de ma vie en campagne », reconnaît Hugo.

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De gay à gay friendly

Retour au Starman, pour la soirée Saint-Valentin : le changement d’ambiance est manifeste. Aucun jeune homme déguisé en Mylène Farmer en vue, mais une brochette de gars du coin accoudés au bar. « Le public du Starman évolue, les jeunes hétéros du coin viennent de plus en plus », constate Marina, la fille de Bernard, qui officie ce soir-là aux platines. Lorsqu’elle balance un tube des années 90, Jordan et ses potes se lâchent dans la cage. L’ambiance est proche de celle d’une boîte de campagne classique. C’est la même chanson ailleurs en Bretagne. Pour ne pas mourir, nombre d’établissements gays sont devenus « gay friendly ». D’autres n’ont pas su négocier le virage, à l’instar du 2G à Saint-Brieuc ou L’Insolite à Rennes. Tous deux ont fermé leurs portes ces dernières années. Pourtant, pas question pour le Starman d’y laisser son âme. Bernard défend toujours son credo : « Avoir un lieu où chacun peut vivre et exprimer sa sexualité librement ». Les lundis après-midi, le patron ouvre son club « en mode échangiste » et reçoit un public aussi bien hétéro qu’homosexuel. Pour les grandes occasions, il rouvre les fameuses backrooms. 

En 2017, un rapport réalisé par SOS Homophobie recensait 1 650 témoignages LGBTphobes. L’association dénonce notamment « une homophobie ordinaire, qui s’exprime d’autant plus que les personnes LGBT sont désormais visibles ». Un climat qui pourrait refroidir les homosexuels à l’idée de fréquenter les mêmes lieux que les hétéros. Ce n’est pas là l’idée de Marina. Au contraire, la DJ du Centre-Bretagne souhaite orienter la communication et les thèmes des prochaines soirées pour redonner « une couleur rainbow » au club de son père, afin que « tout le monde se sente chez soi ! » Le Starman n’a toujours pas envie de se faire discret…

Trax 222, juin 2019
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