Brain Performance Mix : le projet qui permet de créer de la musique en live… par la pensée

Écrit par Fouad Bencheman
Photo de couverture : ©Jules Renault
Le 07.07.2021, à 17h57
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©Jules Renault
Écrit par Fouad Bencheman
Photo de couverture : ©Jules Renault
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Depuis mai dernier, notre journaliste tech suit l’évolution du nouveau projet  de The Absolut Company Creation : “Brain Performance Mix”, ou comment amplifier la création et la performance « live » par la… pensée. Récit en trois temps.

1.De l’art de savoir écrire
son objet d’email

Par souci de productivité, plus que par snobisme, j’accorde une importance particulière à l’objet des mails. Il faut dire qu’en en réceptionnant en moyenne une petite centaine par jour, les journalistes ne peuvent s’offrir le luxe de tout lire.  Pour trier, j’agis, bêtement, comme une enceinte intelligente, par mots-clefs. « Exclusivité », « révolutionner », « disruptif », « le Uber de… »… Hop, vers la « Corbeille ». Un peu abrupt, je l’accorde. Rassurez-vous, de nombreux en-têtes arrivent à retenir notre attention. Ce fut le cas de cet intitulé reçu fin avril, coincé entre une proposition de test de vélo électrique et une énième tribune d’un obscur CEO. 

« The Absolut Company Creation travaille avec NextMind, la start-up fondée par Sid Kouider, pour révolutionner la création et la performance “live” ». 

Sur ces deux protagonistes, j’en connaissais trois. Et bonne pioche, je les appréciais tous. Sid Kouider, déjà. C’est du bougre de qualité. Le bonhomme est professeur de neurosciences cognitives à l’ENS, j’avais bu ses paroles lors d’une table ronde en 2018 sur un vaste mais intéressant sujet  : « l’Interface, Cerveau-Machine ». En revanche, première nouvelle, je ne savais pas qu’il s’était lancé dans l’entrepreneuriat. Après une rapide recherche, je tombe sur un article de Konbini sur cette boîte, NextMind. Le titre me refroidit un peu « Ce matin, j’ai joué à des jeux-vidéos par la pensée ». Ouais, encore un Playstation VR bis ?  Je creuserai plus tard.

Deuxième protagoniste, The Absolut Company Creation. Je connais rapidement la maison, j’ai assisté au live d’Agora au Palais de Tokyo en 2016 dans le cadre de leur projet OX, mais aussi au closing de Nuits sonores en 2019 lors de la soirée « Physis ». Le live de Vrilski ce soir-là, m’avait d’ailleurs bien rendu fada. Quoi qu’il en soit à chaque fois, je m’étais dit que leur intention était louable. Tenter de faire un peu bouger les choses sur scène. À mon sens, les performances live sont bien trop souvent les parents pauvres de la créativité électronique. Alors oui Etienne de Crecy, oui Rone, oui Stéréolux à Nantes, oui la Gaîté Lyrique à Paris… Oui, mais… La performance live offre parfois de beaux moments, mais on reste sur de l’aspect purement « esthétique » ou alors « conceptuel », comme écouter un live assis dans le noir complet, coucou Les Yeux Fermés. Ce que je veux dire, c’est qu’on ne révolutionne, le fameux mot, que trop peu la performance intrinsèque de l’artiste. Et qu’on ne vienne pas me parler d’IA ou de casque de réalité virtuelle. Si c’est pour regarder un spectacle de Jean-Michel Jarre en VR depuis Notre-Dame de Paris…

J’ouvre alors ce fameux mail, il est quelque peu laconique. “The Absolut Company Creation s’associe à NextMind et Molécule. Le producteur nous accompagnera tout au long de l’année sur un projet d’envergure”. Pour en savoir plus, il me propose de venir tester le casque de cette jeune start-up. Sans vraiment trop m’en dire plus, pas de communiqué, pas de dossier photos, pas d’esclandres communicationnelles. Juste, un agenda avec des propositions de créneaux. Je choisis, le lundi 10 mai à 14h.

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2.Le fantasme
de la télékinésie

En me renseignant un peu plus sur NextMind, je me rends vite compte que le titre de l’article de Konbini était, un poil, restrictif avec l’angle du jeu vidéo. NextMind ne propose pas, comme j’ai pu croire, de casques de VR ou de eye-tracking, comme on en connaît beaucoup, mais une interface neuronale directe. En gros, un objet qui sert de passerelle de communication entre notre cerveau et une machine. Entre nos méninges et un PC par exemple, et ce en temps réel. C’est autre chose. C’est à la fois beaucoup plus impressionnant et… captivant. Surtout, je pensais ce type d’interface pour le moment réservé à des domaines bien spécifiques : armée, médecine de pointe… Je comprends mieux maintenant, l’objet de la fameuse table ronde de Sid Kouider en 2018 à laquelle j’ai assisté… Sacré teasing.

Le jour J, petite déception, Sid n’est pas là cette après-midi. Je suis accueilli par Arthur Jacq qui s’occupe de la communication chez NextMind. Je suis plutôt étonné de ne pas tomber sur une armada de geeks la tête plongée dans leurs lignes de codes. Un peu cliché, mais je pensais vraiment arriver dans une ambiance de labo scientifique. Il n’en est rien. Cela ressemble presque à l’open space d’une rédaction… Du bordel, mais pas trop, du bruit, mais trop. On s’installe dans une pièce et il me présente l’objet. J’écoute religieusement.

« Fouad, voici notre interface-cerveau machine (ICM). Ce dispositif capte les signaux neuronaux au niveau du cortex visuel du cerveau grâce à huit électrodes. À l’aide de nos algorithmes de machine learning, cette activité est ensuite traduite en temps réel pour donner lieu à une interaction sur un ordinateur ou sur un casque VR/AR. »

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Traduction. Grâce à un élastique, on me positionne un casque à l’arrière du crâne. Un léger « effet brosse » se fait alors ressentir. Ce n’est pas désagréable. Cela ressemble au masseur de tête qu’on a déjà tous essayé, au moins une fois, chez Nature & Découvertes. J’ai presque l’air d’un cobaye, j’en poste même une story Insta. Pourquoi à l’arrière du crâne ? C’est apparemment le haut lieu de bamboche pour tout ce qui va concerner notre « attention ». En gros, quand on se concentre sur quelque chose, c’est par ici que nos neurones font des mini rave parties. On me positionne ensuite devant un ordinateur pour connecter cette interface en Bluetooth et effectuer un calibrage. L’ordinateur en question est équipé évidemment du logiciel développé par NextMind. On me demande alors de focaliser mon attention sur trois bâtons bleus qui lévitent au sein d’un nuage de bâtons blancs. Au bout d’une minute, le système est prêt. S’ensuit alors une demi-heure ubuesque. J’enchaîne une série de mini-applications, dans lesquelles je dois juste faire une chose : porter mon attention sur un motif spécifique pour effectuer une action. Par exemple, j’ai pu changer une chaine sur une appli TV, augmenter le son, taper un code PIN, jouer à un jeu de plate-forme basique (déplacer un bloc, tuer un ennemi)… avec le seul pouvoir de ma concentration. Bon sang, que c’est rapidement grisant comme sensation. Attention, ce sont des actions basiques et parfois il existe un léger temps de latence, mais tout de même…

Depuis toujours, mon interaction avec une machine s’était limitée à deux sens. Le toucher, pour cliquer sur mon pad ou taper sur mon clavier et récemment la voix, pour effectuer des commandes vocales. Là, les mains sagement posées sur mes genoux et muet comme une carpe, je viens de contrôler un ordinateur par ma pensée, par la seule force de mon attention. En extrapolant un peu, on s’approche de ce vieux fantasme humain. La télékinésie. La cuillère à tordre dans Matrix. Pour finir l’entretien, je pose quelques questions à Arthur, notamment sur la disponibilité et les champs d’applications d’une telle innovation.

« On ne trouvera pas dans le commerce notre solution, nous mettons à disposition un kit qui permet aux développeurs de venir chercher notre technologie et ainsi l’intégrer dans leurs applications. Nous avons déjà réussi à miniaturiser au maximum notre casque, dorénavant nous améliorons nos algorithmes pour rendre l’interaction la plus juste et la plus rapide possible.
On pourra retrouver notre technologie dans des domaines variés comme le jeu-vidéo, la domotique, la sécurité, les voitures autonomes, la création artistique… »

Tilt ! J’en avais presque oublié que j’étais ici grâce à la proposition de The Absolut Company Creation. Pour conclure, je demande le pourquoi du comment de cette association. Arthur hésite, il ne préfère rien dire pour le moment.

3.Brain
Performance Mix 

« Ça marche vraiment ? », « C’est flippant, non ? », « Raconte, ça fonctionne comment ? ». N’étant pas le plus grand instagrameur du monde et ayant un cercle plutôt réduit (985 abonnés), je suis étonné du nombre de DM que je reçois en 24 heures à propos de ma story chez NextMind. Presque une centaine, un bon ratio non ? Je suis surtout agréablement surpris que le sujet des interfaces « cerveau-machine » électrise l’attention de mes abonnés, d’autant que la plupart ne sont pas forcément des geeks. Il faut que j’en sache plus, du coup je demande un entretien avec les gens de chez The Absolut Company Creation. 

Pas besoin de sortir de Saint-Cyr pour deviner ce qu’il se trame. Grâce à la technologie de NextMind, The Absolut Company Creation va mandater Molécule pour créer et jouer de la musique en live par… la pensée. Rien que de l’écrire, cela parait presque fou. Il me reste tout de même pas mal de zones d’ombre dans cette histoire.

Après une bonne heure de visio, je commence à avoir des réponses. Je comprends pourquoi ils ont fait appel à lui. Cela sonne comme une évidence tant cet amateur de field recording est friand d’aventures créatives en tout genre. Quand ? À l’automne, Molécule présentera sur scène son appropriation de la technologie Nextmind : Brain Performance Mix. Comment ? On me fait bien comprendre que le producteur ne va pas simplement utiliser le casque comme moi j’ai pu le faire. Actuellement, Molécule et les ingénieurs de la start-up mettent au point un instrument unique répondant aux velléités et aux caractéristiques de l’artiste. En effet, la dextérité mentale créative est propre à chacun. Personnellement, je n’ai rien d’un artiste, du coup augmenter le volume par ma concentration, j’y arrive sans problème. Qu’en est-il pour le cerveau d’un pur créatif ? Ils vont vouloir mettre en avant sa capacité de création et savoir comment il pourrait s’approprier cette technologie dans un processus créatif et performatif.

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D’autant qu’ici, et devinant le niveau d’exigence de Molécule, il ne s’agira pas de simplement augmenter ou baisser le niveau des basses. Il va falloir bien calibrer la technologie pour transformer chaque pensée de l’artiste en une commande numérique spécifique. L’idée est de se « plugger » littéralement sur le cerveau d’un producteur en temps réel.  Et au-delà de cette prouesse technologique, apparaît un défi artistique et scénographique évident. Si l’artiste peut jouer sa musique sans toucher à ses machines, il va devoir occuper l’espace et interagir avec son public de manière totalement inédite. On se prend presque pour Promethée…

À la fin de l’entretien par visio, je demande, évidemment, à interviewer Molécule. On me promet de me trouver un créneau courant juillet. Le producteur est pour le moment en plein dans les étapes de recherches et les phases de tests… Du coup, je prends mon mal en patience… Et d’ici là je me promets une chose. Ne plus effacer les mails qui utilisent en objet le mot « révolutionner » et ses dérivés.

Plus d’infos sur le projet sont à retrouver sur les pages Instagram et Facebook de The Absolut Company Creation.

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