À écouter : Boombass (Cassius) signe 1h de mix oldschool entre house et acid techno

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Rollover Milano
Le 06.02.2020, à 12h13
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A l’occasion de la sortie du podcast de Boombass sur la page SoundCloud de Trax, l’artiste français revient sur ses nombreux moments aux côtés de son ami Philippe Zdar, sous le binôme Cassius, tout en livrant un mix exclusif : un voyage oldschool entre Chicago, l’acid techno, la rave, et un hédonisme intemporel qu’on espère toujours de demain.

Par Christian Bernard-Cedervall

Parfois, la disparition d’un artiste nous prend par surprise, nous touchant plus qu’on ne l’aurait jamais imaginé, tant la perspective d’un monde sans lui nous est étrangère. Comment parler de basketball en 2020 sans penser à Kobe Bryant ? L’année dernière, c’était malheureusement à Philippe Zdar que la planète electro pensait. À la veille de la sortie d’un album dont la production réjouissait ses auteurs, le compagnon de Boombass nous quittait si soudainement qu’on en reste interdit, hagard. Cassius, c’était ce groupe si malin, au capital sympathie inégalé, un de ces rares projets dont on était encore plus fan de la démarche que de la musique, une des rares aventures au long cours de l’électro française. Tel un membre fantôme, la marque du duo laisse la troublante sensation d’un roman inachevé, tant l’impression subsistait que malgré leurs vingt ans de carrière, le futur demeurait devant eux.

Alors, comment parler de Cassius aujourd’hui ? On a été au plus simple, ou peut-être au plus dur, on a été demander à Bombass comment il allait. À notre grand soulagement, pas trop mal, même si, quand il s’agit d’évoquer Philippe, le présent et le passé se confondent encore un peu. Le passé et le présent, c’est aussi ce qu’on retrouve dans le mix exclusif qu’il nous propose ici, un voyage oldschool entre Chicago, l’acid techno, la rave, et un hédonisme intemporel qu’on espère toujours de demain.

Comment parler de Cassius après ce qui s’est passé ?

Bah au passé. C’est ça qui est très bizarre. C’est d’un coup devenu vingt ans d’aventures, mais au-delà de la musique où on s’est fait une petite place – ce qui est chouette quand je regarde maintenant derrière – c’est avant tout cette amitié encore plus ancienne. Il y a aussi eu une sorte d’ordre des choses un peu étrange, avec cet album qu’on avait, une fois n’est pas coutume, enregistré hyper rapidement, ce qui n’est pas plus mal, vu le deuil qui l’accompagne. J’ai encore un peu de mal à l’écouter. On l’a fait sans réfléchir, on s’est dit “ go”, premier jet ! Ce qui était intéressant dans notre association, c’est cette conjugaison des talents de producteur de Philippe, qui en quelque sorte me produisait, avec mes idées de chansons. Après, on mettait tous les deux notre merdier ensemble, moi mon côté bordélique et lui son côté sorcier. Le fait d’avoir enfin réussi à aller vite, je pense que c’est ce qu’il nous convient le mieux, mais qu’on n’avait jusqu’alors jamais réussi.

Spontanée ou mûrement réfléchie, votre musique a toujours eu plusieurs niveaux de lecture, le plaisir immédiat, mais aussi la référence, l’hommage.

Ce n’était pas forcément calculé, mais clairement, il y avait toujours un clin d’œil. Moi je fais de la musique pas que par ego, mais surtout pour “rendre”. Quand tu fais de la musique, il faut aussi que ce soit un peu pour transmettre une part de ta passion, et plus que ta petite personne : l’ego, il doit juste être dans l’ambition que tu mets dans la musique. Dès le début, Cassius c’était ça, et on n’a donc jamais eu ce besoin de reconnaissance absolue, juste éventuellement de la part de nos paires, et encore. On n’a bien sûr jamais vendu comme les Daft, ou DJ Snake, mais ce n’est pas grave, parce que j’ai découvert que si tu veux être heureux, c’est important d’avoir des ambitions à la hauteur de ses moyens. Nous on voulait juste continuer de s’éclater ensemble, entre potes. Et on a réussi, en restant sincères, sans vendre notre âme. Bon, on a fait des conneries, on a fait des morceaux trop compliqués, on a fait tout ce que tu veux, mais on ne s’est jamais dit “Ah là, il faut un putain de single”. Enfin si, mais comme on ne savait pas les faire, donc au bout de trois heures, on était parti dans autre chose [rires].

On était des sortes de mascottes, comme un dandy qui n’a pas de blé, mais qui se fait inviter tout le temps

Boombass

Ce qui est intéressant dans votre carrière, c’est que paradoxalement, vous n’êtes quasiment sur aucune platine de DJ.

C’est vrai. À part Cassius 1999  et deux-trois remixes, sur vingt ans, ça ne fait pas beaucoup, et pourtant, on a énormément joué, tourné ! En fait, on a eu une image très compliquée, car on était perçu comme des DJs, et après, quand le mec écoute ton disque, il nous dit “Putain, y’a des guitares, du sax, des voix. C’est du funk, de la soul ? C’est injouable, si je joue ça, j’vais vider la piste, j’comprends rien !”. Nous forcément, on adorait ça [rires]. On était des sortes de mascottes, comme un dandy qui n’a pas de blé, mais qui se fait inviter tout le temps. Il est de bonne compagnie à table, il a une bonne discussion, il n’en fout pas partout. On avait un peu ce côté-là, le mec à la dèche, mais qui mange bien toute sa vie. On n’a escroqué personne, hein, mais c’est vrai qu’on à survécu financièrement grâce à la cote d’amour que nous portaient des gens qui avaient envie d’être derrière nous, un label, une marque, etc., et avec le recul, c’est assez cool en fait, ça évite de prendre la grosse tête.Cassius, c’était aussi un peu un studio. Et pour l’avoir visité, c’était un endroit incroyable, par lequel sont passés plein de projets mémorables. Que va-t-il en rester ?

Face à un tel bouleversement, j’imagine que ça a dû aussi changer des choses pour toi, artistiquement ?

C’est marrant les accidents de la vie. Enfin “accidents”, disons l’imprévisible. Parce que oui, avant de trouver enfin quelque chose à dire qui vaille le coup d’être partagé, il a forcément fallu un peu se réinventer. Là c’était sur le camion de la dernière Techno Parade : j’avais accepté d’y participer, c’était bien pour un retour, et j’ai commencé à mettre de la house, comme on le faisait avec Cassius. Et puis j’ai senti que bon, je ne sais pas, c’était… assez lent. Et d’un coup je me suis fait chier, ça m’a fait chier, et puis ils se sont fait chier, en face. Là c’est le truc horrible, où ça commence à faire de l’espace, juste le début de la teuf. Tu ne vides pas la piste, mais une rue énorme ! C’était hyper désagréable ! [rires] J’avais préparé plein de morceaux avec Rekordbox, mais sur l’écran, avec le contre-jour, je n’y voyais pas grand-chose, j’appuie sur la touche “sync” un peu par erreur, ça met le tempo à 133 BPM, impossible de changer ça, et je ne vais pas non plus aller demander de l’aide ! Donc je me retrouve assez loin de ma zone de confort, mais il s’est passé un truc, et je me dis “Putain, c’est génial ce tempo !”. Et j’ai eu une sorte d’épiphanie, et tout ce que j’avais préparé est devenu de la house à papa et me tapait sur le système. J’ai donc été tapé dans des tracks que j’avais oubliés, de la techno underground. C’est peut-être une réaction par rapport à tout ce que je suis en train de traverser, mais en fait, je ne peux plus, avec les trucs trop lisses, ça manque de saleté, de couilles. Je ne sais pas, c’est immédiatement devenu indispensable pour moi. J’ai découvert ce potentiel inconnu que j’avais, et je suis hyper content, parce que voir le champ des possibles s’ouvrir à toi, à plus de cinquante piges, c’est génial.

Ça remet ta manière d’aborder le DJing en question ?

Carrément ! Je redécouvre le plaisir et le danger de la sélection à la maison, de devoir convoquer une expérience et une sensibilité dont j’avais un peu laissé la responsabilité à Philippe. Sans être un terroriste, il faut intégrer une part de risque, sinon t’es un peu mort. Après, chacun a son échelle de valeurs du danger [rires]. Donc là, la prise de risque, ça va être de mixer tout seul, et de changer de musique, toutes proportions gardées : je jouerais toujours de la house, mais de plonger un peu comme un débutant dans la techno, à mon âge, c’est aussi flippant qu’excitant. Après, je ne vois pas non plus ça naïvement, et j’ai vu tellement de choses changer en trente ans, que forcément, ce besoin de challenge, c’est aussi pour contrebalancer une forme de cynisme face à des évolutions qui me font chier.

Le monde de la musique underground, c’est quand même devenu très hygiénique, on n’a plus le droit de dire ce qu’on pense

Boombass

Par exemple ?

Depuis qu’on a mis des scènes dans les clubs, les gens ont commencé à te regarder plus qu’à danser, un grand mystère pour moi. Après, les choses ont changé, et le public accepte des choses de plus en plus spé, alors peut-être que le fait que le DJ “incarne” les morceaux devant la piste de danse, ça désinhibe. Mais quelle tristesse de voir des gens avec leur smartphone sur le dancefloor, en train de te regarder ! Le monde de la musique underground, c’est quand même devenu très hygiénique, on n’a plus le droit de dire ce qu’on pense, il faut respecter tout le monde, etc. Faut arrêter, je ne suis pas en train de défoncer un mec quand j’allume un morceau, c’est juste de la musique. Si tu n’aimes pas ma musique et que tu me le dis, j’en ai rien à foutre, ce n’est pas grave. Le DJing, c’est un processus d’élimination, donc, si je ne joue pas ton morceau, ça veut dire ce que ça veut dire. Ça sera toujours la même chose : un, il faut que j’aime le track, deux, il faut qu’il ne vide pas le dancefloor, c’est comme ça depuis le début du nightclubbing.

Oui, le goût, l’efficacité, mais aussi la popularité, plus que jamais.

Culturellement, on entre dans un truc qui m’angoisse, on chiffre tout : “Aujourd’hui j’ai fait 5 000 pas, j’ai mangé 1 000 calories”… Mais qu’est-ce que j’en ai à foutre ? En musique ça donne ça : “Aujourd’hui, y’a eu 1 500 mecs – seulement – qui sont passés sur ma page… Je ne suis qu’une merde”, il n’y a plus aucune poésie. Avant, tu pouvais un peu te mentir, n’en avoir rien à foutre, il y aura bien quelque part des gens qui aiment ma musique. Maintenant que tout est chiffré, quoi qu’on fasse, on attend constamment une forme de ‘récompense’, la dépression assurée ! Et tout ça, parce que c’est commercialement très intéressant, cette maladie. Donc quand tu commences un truc aujourd’hui, au bout de deux mois, ton label peut te dire bah non, c’est de la merde ton truc, t’as que 2553 vues, c’est fini. Ce n’est même pas que ça ne plaît pas, c’est que tu n’as donc plus la liberté de te fixer tes propres attentes, la grille d’évaluation existe déjà, même pour ce qui n’existe pas encore.

En fait, tu vois plus le côté Black Mirror de la chose…

Attention, tous ces nouveaux outils, je trouve ça super, mais à mon âge, si je n’avais pas aussi un côté vieux con… C’est hyper beau sur le papier, ce monde où on peut avoir que ce que l’on veut, mais la nature n’est pas comme ça. La musique, c’est beaucoup de travail si tu veux être singulier, ce n’est pas dans des formules ou algorithmes que tu vas trouver la voie, surtout si pour toi, la musique reste quelque chose de noble. Et comme tout s’est extrêmement américanisé, cette culture du gain, où tout est organisé, ton futur, ta bagnole, ta trentaine, tout planifié dans des réflexes de consommateur. Ouais, OK, et tu fais quoi quand tu es gros et riche à quarante ans ? En plus tu es obligé de te cacher parce que le reste de la planète à la dalle ! Faire de la musique pour faire du blé, ça m’intéresse pas. Si c’est ton but, je respecte, pas de problèmes, mais ce n’est pas le bon moyen. Sauf si tu veux détruire ton âme.

Alors toi qui viens de nous dire avoir retrouvé un nouveau moteur, que comptes-tu en faire ?

Aujourd’hui, ce qui m’intéresse le plus artistiquement, c’est mon territoire. J’ai eu la chance de connaître le début de cet export incroyable de la French Touch, mais maintenant, j’ai envie de me recentrer sur le territoire et la langue que je vis, d’échanger dedans, plutôt d’être la coqueluche de hipsters à l’autre bout de la planète. À part de l’argent, ça m’apporte quoi, qu’est-ce que j’échange, à part de l’exotisme ? Après, je dis ça alors que je suis français – et dieu sait qu’on à une capacité à se sous-estimer. J’ai eu la chance de beaucoup voyager, et je peux te dire qu’on vit dans un pays fabuleux ! C’est super les ambitions mondiales, mais faut arrêter de rêver : y’a qu’un seul Drake, qu’une seule Beyoncé, y’aura jamais de Beyoncé française. En fait il faut se reconcentrer sur nous : commence par faire un truc qui marche chez toi. Après, chacun fait ce qu’il veut, je m’en fous complètement. Je ne donne pas des leçons aux autres, juste à moi même, par rapport à ce que j’ai envie de faire dans le futur.

Même si ça y ressemble toujours, je me détache par protection de Cassius. C’est cette nouvelle liberté qui me sauve aujourd’hui la vie, cette capacité retrouvée à me mettre en danger, comme une boucle empirique que j’alimente et qui me nourrit.

Boombass

Cette identité française que tu revendiques plus que jamais, comment comptes-tu l’incarner dans ta production ?

Il y a un an et demi, j’ai commencé (à écrire) un bouquin, une sorte de biographie, une histoire de la musique vue par mes yeux. Et là je suis en train de le terminer, c’est un enfer absolu, je n’en peux plus, jamais fait un truc aussi dur de ma vie ! Par contre, ça m’a vraiment libéré au niveau de l’écriture, et à côté, j’ai écrit dix chansons en français. Je suis en train de mettre des voix, mon père (le grand producteur Dominique Blanc-Francard, ndlr) me file un coup de main pour la prod’, et je m’éclate complètement. Donc je pars dans un truc complètement différent, même si ça reste électronique, je retrouve l’excitation adolescente que j’avais quand j’ai commencé à faire de la musique. Même si ça y ressemble toujours, je me détache par protection de Cassius, mais c’est cette nouvelle liberté qui me sauve aujourd’hui la vie, littéralement, cette capacité retrouvée à me mettre en danger, comme une boucle empirique que j’alimente et qui me nourrit. Le temps que ce soit au point, je vais quand même faire des morceaux intrus, faire régulièrement des maxis. Et puis je suis en train de bosser sur un projet de soirée à Paris, un truc à l’ancienne, juste pour aller danser, à la cool, sans crevards, retrouver un peu la boîte de nuit, avec un vrai résident, retrouver une culture ! Faire danser les gens sur de la bonne musique, quoi de plus ambitieux ?

Boombass sera notamment en DJ set le 28 février au Jardin Électronique (Lille), 11 mars au Malaysia (Val Thorens), 13 mars au Papa Club (Grenoble), 20 mars à Process #2 (Quimper), le 18 avril au Madame Loyal (Paris) et d’autres dates dans les mois qui arrivent. Tandis que le remix de Cassius du titre “I’m Not Defeated” de Fiorious sort en vinyle édition limitée le 21 février prochain.

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