Bienvenue chez Frange Radicale, le premier salon de coiffure parisien inclusif et non-genré

Écrit par Cécile Giraud
Photo de couverture : ©Cécile Giraud
Le 25.11.2021, à 13h20
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©Cécile Giraud
Écrit par Cécile Giraud
Photo de couverture : ©Cécile Giraud
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Depuis un an à Paris, Frange Radicale console les traumatisé·e·s du mulet. Avec ses tarifs inclusifs, sa bonne ambiance et son statut de coopérative, le salon de coiffure redessine les contours d’une économie pressée et sexiste. Reportage en terrain chill.

Il n’y a aucune raison de se rendre rue Carducci, dans le 19ème arrondissement de Paris. Sombre et ultra résidentielle, on ne s’y balade pas le cœur ouvert à l’inconnu. Les quelques boutiques ouvertes sont en contre bas de la chaussée, cachées par des haies fleuries. De toute façon, rien ne sert de venir à l’improviste, car Frange Radicale ne prend que sur rendez-vous. Mieux vaut même réserver trois semaines à l’avance si l’on veut être sûr·e de pouvoir être on fleek pour les fêtes. Seule solution alors : patienter éternellement derrière le combiné en espérant qu’un jour, Anouck, Pierre ou Léa réponde.

Le confinement a revalorisé notre métier ! Les gens ont compris qu’une coupe de cheveux, ça fait tout .

Léa

Sur la devanture, pas de photo de femme tout sourire au carré déstructuré, ni de mèche rebelle porté par un mannequin ultra viril. La vitrine n’indique pas non plus de “tarif homme” ou “tarif femme”. Ici, on paie selon la longueur de nos cheveux courts ou longs. Point barre. Ce lundi, il est 15h et c’est la pause pour Léa. Assise à la table de l’arrière boutique, la coiffeuse termine les spaghettis de la veille et traîne un peu la patte. « Je suis épuisée aujourd’hui, on ne s’arrête pas. Je savais que le salon allait marcher mais je ne pensais pas à ce point », expose-t-elle. « On a des listes d’attente maintenant… pour des coupes de cheveux, quoi ! »

Haircut is the new black

En effet, depuis son ouverture il y a un an, le salon de coiffure ne désempli pas et son téléphone ne s’arrête pas de sonner. Le Paris féministe, engagé ou déconstruit se bouscule au portillon pour s’offrir une coupe de goût et à moindre coût. Si au début, la clientèle était composée d’amis, le bouche à oreille a bien fait son travail. Léa poursuit humblement : « on n’a rien d’exceptionnel. Je pense surtout que le tarif coupe courte/longue et notre statut de coopérative suffisent à séduire. Et puis, il faut le dire, le confinement a revalorisé notre métier ! Les gens ont compris qu’une coupe de cheveux, ça fait tout ».

Malgré la crise sanitaire, il est vrai que le secteur de la coiffure a connu un regain d’activité : l’UNEC (l’Union Nationale des Entreprises de Coiffure) a enregistré un chiffre d’affaire de 6,2 milliards d’euros et une baisse de 20% des fermetures administratives. Des constats qui s’expliquent en partie grâce à l’hiver dernier, quand les salons restaient ouverts alors que les salles de concert demeuraient fermées. La preuve, une journaliste spectacle de Telerama Sortir est même venue rendre visite à Frange Radicale pour écrire un papier, l’un des premiers d’une longue liste. Autre raison, le premier confinement a donné envie à de plus en plus de personnes de prendre soin de leur tignasse. Outre cette nouvelle tendance capillaire, le trio remarque un grand ras-le-bol de la part de leurs clients. Au salon, on croise beaucoup de traumatisé·e·s des coiffeurs. Tout comme June, venue rafraîchir son carré blond : « ici, tu te sens écouté, tu n’as pas l’impression d’être pris pour un porte monnaie », témoigne-t-elle.

Les gens pensent que c’est un métier facile d’accès, que c’est de l’argent facile. Alors on n’a pas le droit à l’erreur.

Anouck

Cette colère, certes compréhensive, est souvent malheureusement tournée vers les coiffeurs eux même. « Iels ne prennent pas le temps » ; « Iels me tirent les cheveux » ; « Iel m’a loupé la frange »… entend-on toute la journée sur les postes de travail. Léa, Anouck comme Pierre se taisent en souriant à l’écoute des râles. « C’est facile de se plaindre des personnes qui exercent des métiers sous-qualifiés par la société », analyse Anouck à sa pose clope. « Les gens pensent que c’est un métier facile d’accès, que c’est de l’argent facile. Alors on n’a pas le droit à l’erreur. Mais c’est quand même 4 ans d’études et on gagne à peine plus que le SMIC ! ». L’ancienne étudiante aux Beaux Arts a beau se féliciter de prendre le temps avec ses clients, elle garde en tête que si c’est possible, c’est parce que ses conditions de travail le permettent. « En salon traditionnel, on t’ordonne de tout faire en 25 minutes : l’accueil, le shampoing, la coupe et la coiffure. C’est possible, mais sur le long terme tu t’épuises et tu passes forcément moins de temps à peaufiner la coupe », précise-t-elle.

Coop mon amour

Mais alors, comment est né Frange Radicale ? Au début, l’idée est partie de Pierre, dont la passion est de mixer le social et l’artisanat. Depuis ses premières années de formation, il rêvait de monter son propre lieu. Il a donc présenté Léa à Anouck : « j’adore faire un truc minutieux de mes mains tout en parlant aux gens. Mais c’est très dur de monter un projet qui soit purement égalitaire », raconte-le grand garçon aux cheveux longs et très soyeux. « Du coup, je voulais que ça soit avec des personnes que je n’ai pas besoin de convaincre, pour que ça soit naturel et qu’elles aient vraiment envie de ça avec moi. Léa et Anouck, par le biais militant, ont une vraie compréhension de ce que veux dire le collectif. Je pense que c’est une bonne base pour recruter des gens par la suite et les former avec ce modèle-là », poursuit-il.

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©Cécile Giraud

Finalement, derrière les prix non genrés, un accueil inclusif et des protections hygiéniques en libre service aux toilettes, se cache surtout le projet d’un salon de coiffure qui respecte ses professionnels. On vient ici pour l’ambiance, l’écoute, la bonne musique… mais aussi pour le statut juridique du salon. En effet, ces nouvelles conditions de travail (semaine de 5 jours, 35 heures, pause dej’ d’une heure etc.) sont permises par le fait que leur salon est une coopérative. Un statut si rare dans le monde la coiffure que Frange Radicale est le seul et unique salon de France à fonctionner ainsi.

Sous l’un des postes, un petit teckel fait la sieste, emmitouflé dans sa polaire verte à col roulé. Au bout de la laisse, sa maîtresse Salomé a fini de se faire couper les cheveux par Léa. Elle vient tellement souvent qu’elle n’a presque plus de besoin de parler pour décrire ce qu’elle veut. Et pour la énième fois, elle est pleinement satisfaite du résultat. « J’aime avoir une coupe nickel, donc je viens tous les mois. Au début on a pris le temps et depuis, la relation est hyper naturelle. » Comme June, Salomé à une nature de cheveux lisse, à laquelle les écoles de coiffure forment. Pour savoir couper les cheveux frisés ou bouclés, il faut se payer des formations et ne jamais cesser de vouloir apprendre ; le cheveux texturé n’ayant pas sa place dans le cursus scolaire classique. Mais chez Frange Radicale, tous les cheveux sont les bienvenus. On peut couper sur cheveux secs, sans les dénaturer. Ces apprentissages inclusifs font partie des projets futurs que le trio d’ami·e·s  voudrait réaliser. Pour à terme, bouleverser pour de bon la coiffure traditionnelle à la française.

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