Berghain, techno et zones d’ombres : le philosophe Michaël Foessel observe nos nuits

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Michael Huebner
Le 09.05.2022, à 11h51
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©Michael Huebner
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Philosophe et enseignant à l’école Polytechnique, Michaël Foessel est aussi amateur de techno berlinoise, et fête ou pas, c’est un amoureux des nuits sans fin. Rencontre pour analyser tout ça.

Par Iris Vertanessian

Michaël Foessel a écrit sur l’histoire de la gauche, sur les catastrophes, sur le chagrin. En 2017, il publie La Nuit. Vivre sans témoins (Éditions Autrement). Soulagement pour les fêtards. Alors que nous étirons nos soirées en club jusqu’à l’aube ou traversons cette nuit éveillés, contre toute attente, Michaël Foessel nous explique que nous ne perdons pas complètement notre temps. Dans La Nuit il révèle comment l’obscurité permet d’être davantage soi-même et d’expérimenter, de se libérer aussi du poids des contraintes qui gouvernent nos journées. Nous avons discuté de cette période récente où ces nuits en ont pris un coup : confinements, couvre-feux, fermetures des clubs. C’est aussi l’occasion de sonder la profondeur de nos nuits. On n’avait jamais pensé aux physios de cette façon.

Le Berghain est un de tes espaces de travail en tant que philosophe ? 

Je n’en parlerai pas comme d’un lieu de travail, même s’il s’agit d’une ancienne usine de fabrication d’électricité. Mais je n’en parlerai pas non plus comme d’un espace de loisir. C’est plutôt un lieu d’expériences et donc aussi de réflexions. L’harmonie entre les couleurs, le son et les corps règne dans ce genre d’endroit : une manière d’être ensemble dénuée d’hostilité et où la concurrence n’est plus un mot d’ordre dominant. 

On peut tout faire au Berghain, sauf prendre des photos. La nuit est plus belle lorsqu’elle est sans témoin ? 

Faire la fête exclut de se regarder faire la fête. Ceux qui filment ou photographient ce qu’ils vivent sont déjà dans le coup d’après. Ce qui, bien souvent, empêche de vivre le présent. Or la nuit, du fait de son obscurité, permet de vivre sans la présence de témoins qui scrutent chacun de nos gestes, nous dévisagent ou évaluent nos tenues vestimentaires. La nuit, nous sommes moins regardés, donc aussi moins regardants. L’absence de photos, c’est aussi l’absence de jugements : la possibilité de vivre un peu plus librement qu’en plein jour.

On sort juste d’une période un peu compliquée. Ça donne quoi un monde sans fêtes et sans nuits blanches  ? 

Dans un premier temps, le confinement a pu être présenté comme une occasion de reconquérir la nuit et le silence. Mais il ne suffit pas de mettre en suspens les activités du jour pour accroître sa liberté. La nuit confinée était silencieuse, certes, mais aussi angoissante. Le confinement a plutôt favorisé l’insomnie que la joie nocturne. Tout simplement parce que ces joies sont liées au fait de pouvoir « sortir » dans la nuit et de l’explorer. Que ce soit par la fête ou par la contemplation du ciel étoilé, peu importe.

Avec la pandémie la fête a souvent été clandestine ou privée, qu’est-ce que ça implique ? 

Les confinements et les couvre-feux ont fait redécouvrir une dimension de la fête : sa clandestinité. Et il est vrai que la fête est une suspension du temps social, une manière de réunir des individus sur d’autres objectifs que la productivité et le travail. Pour autant, seuls des privilégiés ont pu accéder à ces fêtes clandestines, on a vu en Grande-Bretagne que c’étaient souvent ceux qui organisaient les restrictions. Or une autre dimension de la fête est son caractère public, et même égalitaire. La fête la plus réussie, selon moi, crée un nouvel espace où l’on peut se perdre justement parce qu’il n’est pas un espace privé. 

Tu regrettes certaines nuits dans ta vie ?

C’est toujours au petit matin, quand la logique du jour refait surface, que l’on regrette les nuits festives. Mais il ne faut pas oublier que la gueule de bois succède à l’ivresse. Elle en est la contrepartie physique, mais elle n’abolit pas les expériences nocturnes qui y mènent. Les nuits que je regrette le plus sont celles qui sont passées sans que je les vive.  

La nuit est-elle antisystème ?

Bien sûr, toutes les nuits ne sont pas subversives. Celles des carrés VIP et des physionomistes ne font que rejouer la logique du jour et ses hiérarchies sociales : elles participent donc pleinement du système. De même, la nuit du travailleur nocturne se vit davantage dans la fatigue que dans la liberté. Mais la nuit qui est fidèle à son obscurité échappe en effet à l’idéal de transparence et aux injonctions sécuritaires qui caractérisent nos sociétés. Longtemps on a considéré que la nuit était un espace qui échappait relativement au droit. Par exemple, on ne pouvait perquisitionner des lieux privés avant le lever du soleil. Il existe bien une tolérance sociale plus grande la nuit où, comme on le dit si bien, mêmes les autorités sont amenées à « fermer les yeux ».

Les gens ne deviennent pas miraculeusement beaux  la nuit, c’est plutôt les regards qu’on porte sur eux qui sont plus généreux.

Michaël Foessel

Tu cites cette phrase tirée du film La Maman et la Putain : « Vous savez comme les gens sont beaux la nuit  ». Apparemment pas tous, sinon pourquoi les physios ? 

La nuit décrite par le personnage de La Maman et la putain est justement une nuit sans physio, c’est-à-dire libérée de ce personnage qui prétend voir et juger. Les gens ne deviennent pas miraculeusement beaux  la nuit, c’est plutôt les regards qu’on porte sur eux qui sont plus généreux. Comme on y voit moins bien, on se montre aussi plus tolérants aux excentricités. C’est seulement dans la nuit domestiquée par l’économie ou dans la nuit sécuritaire (les caméras de vidéosurveillance) que le jugement social fait son retour. Face à tous ces dispositifs ou contre la « lumière blanche » des néons qui combat l’obscurité, la nuit est devenue un espace à reconquérir. 

 Elle a quoi de particulier, pour toi, la lumière du Berghain ?

Toutes les lumières artificielles ne sont pas hostiles à la nuit. Après tout, la première lumière artificielle que l’homme ait inventé est le feu. C’est seulement la lumière blanche qui nie la nuit, celle des aéroports et des stations-services ouvertes 24h/24. À l’inverse, les lumières artificielles du Berghain jouent avec l’obscurité. Elles créent des couleurs et surtout créent comme un combat entre la lumière et les ténèbres. Dans la danse, les corps tentent de suivre ce combat.

Quand on a instauré le couvre-feu, tu as parlé d’un « confinement de la nuit  ». Il s’agissait de confiner les corps, mais la nuit seulement. Les corps sont plus dangereux la nuit ? 

Les couvre-feux ont inscrit la nécessité de réduire sa vie sociale à la trinité « Métro/boulot/dodo ». Je ne discute pas de la valeur sanitaire de cette mesure, je m’interroge sur sa symbolique. Elle s’est imposée parce que la nuit est associée en effet au risque et à une insouciance jugée coupable en période de pandémie. L’un des sens les plus requis pas la nuit est le toucher : lorsque la vue est prise en défaut, les mains lui viennent en aide. Cela passe par une promiscuité charnelle qui n’est pas bienvenue lorsque la contagion menace.

Quand on est une femme, l’étrangeté, l’excès aussi, propres au monde de la nuit, impliquent des expériences différentes que celles rencontrées par les hommes ? La nuit est-elle genrée ? 

Elle l’est hélas. Il est clair que l’apologie de la nuit, de ses surprises comme de ses rencontres est plus facile à faire pour un homme que pour une femme. Trop souvent l’événement nocturne prend la forme d’une menace pour les femmes qui ont davantage à craindre de l’obscurité. De ce point de vue, les lumières artificielles sont une bonne chose : elles rendent la nuit praticable par celles qui, dans l’obscurité totale, n’oseraient pas s’y aventurer. C’est donc d’abord pour les femmes que la nuit est à conquérir comme un espace à la fois sûr et ouvert à la nouveauté. 

Dernièrement Michaël Foessel à fait paraître Quartier rouge (PUF).

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