Beatmaking, porno et céréales : l’histoire absurde de FL Studio

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©FL Studio
Le 23.03.2021, à 09h39
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C’est un doigt d’honneur à l’élite musicale. Né du mariage des jeux vidéos et des logiciels de composition, FL Studio est finalement devenu l’outil préféré des autodidactes et de ceux que rien ne destine au succès. Adoubé par le rap, le grime ou le gqom, il est l’architecte de la débrouille, la consécration de l’instinct. Son histoire, où l’on croise du porno et des céréales aromatisées, ne ressemble à aucune autre.

Par Brice Miclet

140 BPM. Voilà le tempo qui, pendant près de vingt ans, était proposé par défaut aux utilisateurs de FL Studio, FruityLoops pour les intimes. Un détail, pourrait-on dire. Mais il n’en est rien. C’est grâce à cette particularité que le grime s’est construit une signature rythmique, un canon musical encore en vigueur aujourd’hui. Au début des années 2000, les beatmakers anglais, futurs poids lourds du genre, ouvraient ce programme ultra-instinctif et s’attelaient à composer sans modifier ce chiffre magique. Pas par principe, non, mais plutôt par réflexe, par manque de maîtrise des logiciels de musique assistée par ordinateur (MAO), alors en pleine phase de démocratisation. Une preuve parmi tant d’autres de l’importance de ce software dans l’histoire de la musique électronique contemporaine. Voici comment un outil moqué, décrié et ayant frôlé la catastrophe industrielle est devenu une norme, un moyen pour les esprits créatifs d’extérioriser leurs idées bouillonnantes malgré leurs lacunes techniques.

Goooooooooooooool  !

Retour en 1995. À l’époque, le mastodonte de l’informatique IBM se relève d’une crise inédite dans son existence. Ses espoirs de devenir leader du marché des ordinateurs et systèmes d’exploitation domestiques se sont envolés suite à la mise sur orbite de Microsoft dans les foyers et à un plan social drastique. Pour rester à la page, il faut donc jouer les chasseurs de têtes. Alors, la société organise le Da Vinci contest, un concours divisé en catégories, ouvert aux programmateurs du monde entier. Parmi les concurrents, deux Belges  : Jean-Marie Cannie et Frank Van Biesen. Les deux compères, auparavant créateurs de programmes destinés à la finance, se sont fait une spécialité de prendre des jeux vidéos déjà existants et de les revisiter dans des versions pornos via leur nouvelle société Image-Line. Leur principal fait d’armes  : Porntris, basé sur le jeu culte Tetris, et dont Jean-Marie Cannie a écrit le code en une après-midi. Confiants, ils concourent au Da Vinci contest dans la catégorie «  multimedia  » en édulcorant l’une de leurs créations. Et raflent la mise.

Mais c’est un autre Belge de seulement 19 ans qui termine vainqueur des catégories « overall » et « games ». Ce petit génie du code se nomme Didier Dambrin. Forcément, ce dernier est convoité. Mais en lui promettant de lui payer un nouvel ordinateur, Jean-Marie Cannie et Frank Van Biesen parviennent à le recruter dans leur équipe. Pendant deux ans, Didier Dambrin – surnommé Gol – les aide à développer des programmes pour le moins olé-olé, comme ce petit divertissement dans lequel le joueur incarne un détective qui enquête sur une sombre histoire d’adultère. Parallèlement, il est fasciné par les trackers, ces logiciels de MAO rudimentaires mais révolutionnaires, souvent disponibles via des consoles de jeu grand public. Il n’est pas musicien pour un sou, ne connaît pas le solfège. Il ne le sait pas encore, mais c’est là sa plus grande force.

Dire merde à Windows

Parmi les poids lourds de la MAO tels que Cubase, Pro Tools ou encore Logic Pro, Didier Dambrin apprécie tout particulièrement ReBirth 338, créé par l’éditeur suédois Propellerheads, et que l’on connaîtra plus tard sous le nom de Reason. Il aime aussi taquiner le software Hammerhead, une boîte à rythmes grandement inspirée de la fameuse TR-909. Sur son temps libre, il se décide à réunir toutes ces influences dans un programme qui présenterait un avantage conséquent, à savoir l’absence de limite de temps d’utilisation (certaines démos de logiciels n’étant parfois utilisables que quelques heures). Nom de baptême  : FrootyLoops. Date de naissance  :  1997.

«  J’ai cherché un compromis entre les jeux vidéos et les applications musicales sur lesquelles il devenait de plus en plus facile et fun de travailler, confiait-il dans une interview à Sonikmatter. Au moment de lancer FruityLoops. Je ne savais même pas combien il y avait de demi-tons dans une octave.  » La première version se résume en un séquenceur MIDI très simple que Didier Dambrin présente à ses patrons. Ça tombe bien, à ce moment précis, ces derniers ont en tête de surfer sur la démocratisation des outils informatiques, et sont persuadés qu’un logiciel peut percer s’il résout un problème donné, s’il comble un manque. Surtout, le marché des jeux vidéo explose, et Image-Line a franchement du mal à tenir le rythme. Il est temps pour eux de se renouveler.

Jean-Marie Cannie, l’un des fondateurs de la société Image-Line©Thomas Ost

L’objectif n’est pas de concurrencer les leaders du marché, prisés des professionnels de la musique, et dont les interfaces austères et massives peuvent effrayer le quidam. Non, il faut du fun, de la couleur, de l’accessibilité, de la simplicité. Il faut qu’un non-musicien puisse faire de la musique. Il faut également un logo. Dans un premier temps, il s’agit d’un fruit dévoré par un ver, mais les retours sont formels  : ce ver ressemble trop à un pénis. Et même si Image-Line aime faire dans le grivois, le concept ne s’applique pas à tous les projets de la boîte. Ne reste alors que le fruit et un nom qui change pour devenir FruityLoops. En s’inspirant des trackers tels que FastTracker 2, Didier Dambrin crée une interface attractive et casse pas mal de codes. «  On n’a pas suivi les règles standards de Windows. On a limité les fonctionnalités du clavier, et le bouton droit de la souris est souvent nécessaire pour évoluer dans le logiciel.  » La grande force de FruityLoops est surtout de répondre aux usages. Jean-Marie Cannie le sait  : «  L’utilisateur pouvait tourner un potard ou appuyer sur un bouton virtuel et entendre le son qui en résultait instantanément, rappelait-il au magazine The Word. De plus, le software utilisait la carte son interne du PC, il n’y avait donc pas besoin d’acheter un module professionnel, ce qui pouvait coûter très cher.  »

Le temps des pirates

Dès la mise sur le marché de la première version, le succès est fulgurant. À tel point que les serveurs d’Image-Line tombent en rade les uns après les autres. Les trois bonshommes sont même forcés de faire appel à d’autres entreprises et à des connaissances pour héberger des serveurs supplémentaires. Ils sont dépassés, mais voilà la preuve qu’ils ont vu juste. Alors, il faut recruter. Et puisque FruityLoops est à cheval entre le jeu vidéo et le logiciel de MAO, et qu’ils souhaitent rester fidèles à leur mentalité de profanes de la musique, ce sont des non-musiciens qui rejoignent l’équipe. Des têtes, des codeurs, mais aucun spécialiste de la composition musicale. Et puis, n’oublions pas une chose  : cette fin de siècle est également l’ère du piratage, celle du développement des services illégaux de peer-to-peer comme Napster ou Kazaa. C’est sur ce dernier que FruityLoops est le plus cracké et échangé, contribuant certes à son essor immédiat, mais également à la fuite de potentiels revenus pour Image-Line.

Personne ne devrait avoir à payer pour un software s’il ne peut même pas se payer à manger 

Didier Dambrin, créateur de FL Studio

Jean-Marie Cannie, Frank Van Biesen et Didier Dambrin ont fondé leur carrière sur leur capacité à anticiper les usages. Ils sont totalement imprégnés de la culture web qui explose, basée sur les communautés d’utilisateurs, le partage et le DIY. Voyant que FruityLoops circule grâce à ces pratiques, ils renoncent à en faire un produit rentable. Pour le moment, leur nouveauté est financée par les autres projets d’Image-Line. «  Personne ne devrait avoir à payer pour un software s’il ne peut même pas se payer à manger  », assène Didier Dambrin. Dans le milieu de la musique, on ne les prend pas au sérieux. Leur logiciel paraît limité, il est piraté à tout-va, et placer des blocs de couleurs sur une grille suffit à pondre un morceau. Mais plus les années passent, plus les détracteurs déchantent. Car si FruityLoops semble simpliste, sa marge de progression est gigantesque.

Un mal pour un bien

Changement de décor. En 1962, l’entreprise américaine Kellogg’s, inventrice des corn flakes à la fin du XIXe siècle, lance une nouvelle gamme de céréales colorées au goût fruité, Froot Loops. Au départ, il n’y a que quatre couleurs dans les bols des petits Américains  : rouge, vert, jaune et orange. Mais suite au succès et à la pérennité du produit, des céréales violettes et bleues apparaissent au milieu des années 1990. Et quarante ans après leur lancement, les Froot Loops sont toujours prisées des consommateurs. Alors, lorsque Image-Line veut officiellement lancer son logiciel fétiche sur le marché nord-américain en 2004, Kellogg’s leur intente un procès, estimant que les deux noms sont trop proches pour coexister.

Dans un premier temps, nos trois Belges se croient à l’abri. En effet, la législation américaine estime que si les domaines commerciaux des deux entités ne sont pas les mêmes, il est possible de conserver les noms sans que cela nuise à l’un ou à l’autre. Oui, mais voilà  : Kellogg’s, habilement, rappelle qu’il leur est déjà arrivé d’offrir des CD-Rom de jeux vidéos ou de trackers dans leurs boîtes de céréales, et qu’ils sont donc actifs sur ce marché. Devant la montagne de baveux à affronter, Image-Line recule et FruityLoops devient FL Studio.

Selon les dires de ses créateurs, le choix de ce nouveau nom était surtout un hommage à la Tour Eiffel. Mais ne soyons pas dupes, la référence à l’appellation d’origine est évidente. Avec le recul, l’équipe d’Image-Line voit ce contretemps comme un mal pour un bien. «  Un des éléments qui ternissait la réputation de notre software était que son nom sonnait trop juvénile, rappelle Jean-Marie Cannie. Par chance, Kellogg’s est venu à la rescousse.  » Tout de même, ce changement radical tombe mal  : cela fait un an que le logiciel rapporte enfin de l’argent.

Mais il ne faut pas sous-estimer la capacité d’adaptation des utilisateurs, qui finissent par adopter FL Studio en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Et parmi les utilisateurs, il commence à y avoir des poids lourds. 9th Wonder, jeune as du beatmaking hip-hop, incarne à l’époque une continuité avec les grands architectes du boom bap new-yorkais tels que DJ Premier ou Pete Rock. Il n’est pas encore un nom très identifié, mais son travail de production sur le premier album du groupe Little Brother, The Listening, sorti en 2002, fait du bruit. Par sa qualité, certes, mais également parce qu’il assume publiquement l’avoir entièrement composé sur FL Studio. L’année suivante, il produit le titre «  Threat  » de Jay Z, présent dans la tracklist de The Black Album. Un classique.

Plus haut que les tours HLM

Ce qu’a vécu 9th Wonder pourrait résumer à la fois la fascination et la détestation que FL Studio suscite alors dans le milieu de la musique. Comme beaucoup, le beatmaker a téléchargé illégalement le logiciel sur Kazaa, alors qu’il aurait pu l’acheter pour 50 dollars, et en a extrait des cartons commerciaux ou d’estime. «  J’étais “le mec qui fait ses beats sur ordinateur”, personne ne me prenait au sérieux  », avouait-il à Vice. Ça viendra, et pas qu’un peu. Mais de l’autre côté de l’Atlantique, en Angleterre, une scène entière est en train de se faire la main sur la création de Didier Dambrin. Au début des années 2000, alors que la scène 2-step s’est embourgeoisée et a perdu en route la jeunesse des quartiers pauvres, le grime éclot, poussé par les radios pirates londoniennes comme Déjà Vu ou Rinse. Alors oui, bien des beatmakers, comme ceux de l’équipe de Pay As U Go Cartel ont commencé à composer sur Logic Pro ou sur Music Creation, disponibles sur Playstation. Mais l’arrivée de FL Studio est une révolution qui s’accorde parfaitement avec l’esprit brut, DIY et déglingué du grime des débuts. La vague qui se forme est plus haute que les tours HLM anglaises. Et elle déferle droit sur le pays à la vitesse de 140 BPM.

Parmi les grands noms qui ont contribué à faire la transition entre le 2-step et le grime, on trouve Plastician. Au magazine de Red Bull, il raconte  : «  Tout ce que je faisais à l’époque, c’était placer des samples en WAV dans le drum pad de FruityLoops, puis les jouer dans le piano roll du logiciel. Le truc le plus complexe que je pouvais me permettre, c’était d’exporter la boucle hors de FruityLoops, de l’ouvrir dans Cool Edit, de lui ajouter quelques filtres ou un effet flanger, et enfin de la réimporter dans FruityLoops. Si vous écoutez tous mes vieux sons, ceux de l’album Plasticman Remastered notamment, c’est ce qu’il s’est passé dessus. Il n’y a quasiment pas d’accords, rien de trop musical, juste des éléments empilés les uns sur les autres.  »

Plastician est également connu pour sa dubstep. Au sein de cette autre école musicale, c’est notamment le synthétiseur virtuel TS404, créé par Richard Hoffman et intégré à FruityLoops, qui inonde les compositions entre 2002 et 2005. Toutes ces basses profondes et nébuleuses en proviennent. Une marque de fabrique si présente que lorsque la version 3.56 du logiciel est commercialisée en 2003 avec un son du TS404 radicalement modifié, une pénurie de basses dubstep survient. «  Toute la production du genre s’est mise à changer, parce que beaucoup d’entre nous ont découvert d’autres plugins, constate Plastician. Mais j’ai toujours une copie de FruityLoops 2.0, juste au cas où j’aurais envie de réutiliser le TS404 d’origine.  »

Le Génie du mal

Le son grime devient de plus en plus sophistiqué, mais la méthode demeure. Enregistré en 2004, mais paru en 2006, le titre «  POW  » de Lethal Bizzle ne contient ni compression ni equalizing précis. Juste un mix rudimentaire effectué sur FL Studio. Et cette tradition perdure avec l’arrivée de nouvelles générations de beatmakers tels que Darq E Freaker. «  À l’école, tout le monde avait FruityLoops sur son ordinateur, raconte-t-il. Faire des sons, c’était comme un jeu pour nous.  » L’une des particularités du genre est que les beatmakers sont également les rappeurs de leurs morceaux. Leur vision de la musique est complète, on ne sépare pas l’écriture de la composition. FL Studio, en privilégiant l’instinct et l’oreille à la technique de MAO, se prête parfaitement à ce mode de création. Aujourd’hui encore, alors que le grime a connu un second âge d’or en 2017 en passant de 89 millions d’écoutes Spotify en 2016 à 206 millions l’année suivante, le logiciel signé Image-Line reste un outil majeur du genre. Ce qui faisait dire à Skepta que «  tant que des gamins de 12 ans pourront cracker FruityLoops sur l’ordinateur de leur mère, il y aura du grime.  »

Puisqu’il permet aux perdants magnifiques de la musique de devenir des stars et qu’il s’échange en masse sur les forums Internet, FL Studio se place vite comme le logiciel attitré des producteurs d’EDM. Le défunt Avicii a connu le succès en 2007 en postant sur le web plusieurs de ses démos, dont le titre «  Anyone  ?  ». Inutile de préciser sur quel programme il l’a composé. Dans son sillage, des noms tels que Martin Garrix ou Madeon deviennent de véritables ambassadeurs pour Image-Line, surtout lorsqu’ils détaillent leur processus de création dans des vidéos YouTube vues des millions de fois. Deadmau5, fidèle de FL Studio au point de devenir l’un des testeurs de ses versions bêta successives, affuble même Didier Dambrin d’un surnom plein d’admiration et de cynisme  : «  le Génie du mal  ». Alors, Frank Van Biesen et Jean-Marie Cannie se mettent à miser pleinement sur le contact avec les utilisateurs. Ils répondent aux questions sur les forums, font du fan service, et prennent acte des demandes d’amélioration de leurs adeptes. Enfin, c’est ce qu’ils veulent faire croire. «  La subtilité, c’est de laisser penser aux utilisateurs fidèles qu’ils ont une influence, mais de ne pas suivre leurs recommandations bêtement, avoue Jean-Marie Cannie. Honnêtement, beaucoup d’utilisateurs ont des idées bizarres, stupides ou tout simplement infaisables. Quand des idées sont bonnes, elles sont la plupart du temps déjà lancées par nos équipes, voire déjà développées.  »

Épater la galerie

Soulja Boy ne vient pas de cet univers. Né à Chicago le 28 juillet 1990, mais ayant grandi à Atlanta, il n’a que 16 ans lorsqu’il sort son premier single, «  Crank That  », et devient millionnaire presque instantanément. Un titre composé en dix minutes qui lui vaudra le surnom de «  Fossoyeur du hip-hop  », donné par le daron Ice-T. Car à l’époque, comme il l’explique à Vice, son matériel se limite à un ordinateur offert deux ans plus tôt par son père, un micro basique, du temps à perdre et une démo de FL Studio. «  Je ne pouvais utiliser cette version démo que pendant quelques jours, mais j’ai pu m’en servir pour créer tous les types de beats que je voulais, racontait-il. Et rapidement. Je faisais des beats tous les jours en rentrant de l’école. En deux mois, j’en ai fait 150.  » Dans une vidéo devenue célèbre, on voit Soulja Boy recréer l’instru de «  Crank That  » en utilisant son logiciel fétiche. Il bidouille, mobilise les automatismes… Mais il y a une chose à laquelle il ne touche jamais  : le BPM par défaut, qui reste figé au nombre magique de 140.

Il est également arrivé à Soulja Boy de faire quelques infidélités à FL Studio. La première fois, c’était pour le titre «  30 Thousands, 100 Millions  »,en 2010. «  Le morceau était mortel, mais le beat ne cognait pas assez dur.  » Quelque temps plus tard, il se retrouve en studio avec Kanye West, pour qui il vient de produire un remix du titre «  RoboCop  » : «  Il voulait comprendre comment je faisais pour faire sonner les éléments de batterie comme ça. Je lui ai dit que j’utilisais FL Studio et il a halluciné.  » Kanye West fera lui-même découvrir le programme au producteur No I.D., son mentor de toujours. Celui-ci a beau avoir travaillé avec Jay-Z, Common, Ghostface Killah, Method Man ou encore Jim Jones, il tombe des nues quand il entend ce que ce logiciel de loser peut produire comme snare et comme hi-hats ravageurs.

«  Dans mon entourage, tout le monde l’utilise  »

Depuis, FL Studio a été adopté par un nombre de genres musicaux affolant. Mais s’il est devenu la base créative du gqom sud-africain, de la scène afro-caribéenne hollandaise ou encore du tribal guarachero mexicain, c’est bien par le rap qu’il fait encore aujourd’hui grandement parler de lui. Toute la scène trap d’Atlanta y a fait ses armes, à commencer par le collectif phare 808 Mafia, mené par Lex Luger et Southside. Au tournant des années 2010, les hi-hats proposés par le logiciel deviennent une marque de fabrique qui conquiert le monde à vitesse grand V. Et que dire de Metro Boomin, certainement le beatmaker le plus influent de la décennie, qui compose ses productions pour Future, Migos, Gucci Mane, Drake ou 21 Savage sur FL Studio. En fait, ce logiciel est au rap des dix dernières années ce que la SP-1200 ou la MPC Akai 60 ont été à celui des années 1980-1990  : un outil rudimentaire, certes, mais demandant une maîtrise habile pour être poussé dans ses retranchements et enfanter de nouveaux sons, de nouveaux genres.

FL Studio est mis à jour très régulièrement. Et au fil des versions, il tend à se rapprocher, lentement mais sûrement, de ses concurrents, tout en conservant son aspect instinctif. C’est sa raison d’être, après tout. Et c’est toujours grâce à cela que les beatmakers les plus jeunes continuent de le plébisciter. En France, la production rap en a désormais fait son standard. «  Dans mon entourage, tout le monde l’utilise, avoue Binks Beatz, qui a produit pour Alpha Wann, Hamza, 13 Block et bien d’autres. Certains sont sur Cubase, mais ils ne sont pas nombreux.  » S’il se fournit majoritairement ailleurs en banques de sons et en VST, Binks Beatz, comme nombre de ses compères, apprécie particulièrement les outils de mix de FL Studio, à commencer par le clipper FL Soft Clipper ou le compresseur Soungoodizer.

YoungKiddy, lui, porte bien son nom. Âgé de 16 ans, il a commencé à poncer FL Studio il y a quatre ans, avant d’intégrer le collectif de beatmakers Le Blaze. Comme bien d’autres, il loue la facilité avec laquelle le logiciel permet de composer ses rythmiques grâce au channel rack. «  Sur les autres séquenceurs, on écrit généralement la rythmique en MIDI. Mais celui de FL Studio est spécialement conçu pour aller plus vite, explique-t-il. Son défaut, c’est que les temps disponibles sont assez restreints. Pour faire des huitièmes ou des seizièmes de temps, notamment pour écrire des hi-hats très rapides, il faut utiliser autre chose que le channel rack.  »

Respecter la tradition  ?

Parmi les nombreuses améliorations récentes, Hypnotic Beatz, qui a notamment travaillé pour Kalash Criminel ou encore Leto, relève que FL Studio permet désormais de changer très rapidement la tonalité d’un morceau entier via l’outil Transposer. «  Avant, il fallait le faire piste par piste, ça pouvait être très long, rappelle le producteur. En fait, ils ajoutent énormément de choses qui permettent d’aller plus vite, et donc d’agir de manière encore plus instinctive.  » Mais Image-Line ne perd pas le Nord. Car pour pousser ses nombreux utilisateurs à télécharger les nouvelles versions, la société impose des incompatibilités, qui peuvent parfois freiner les collaborations entre musiciens. «  Si je travaille avec un beatmaker qui utilise un logiciel différent, il y aura moins de problèmes qui si on est tous les deux sur des versions différentes de FL Studio, explique Raaji, également membre du Blaze. S’il bosse sur une version inférieure à la mienne, il ne pourra pas ouvrir mes projets. Il faudra exporter toutes les pistes en audio, puis les ouvrir dans FL. Et ça peut prendre pas mal de temps.  » Par contre, dans l’autre sens, aucun problème.

Didier Dambrin ne connaît rien au rap. Comme beaucoup des créateurs d’outils qui ont révolutionné la musique, il n’est pas très au fait de l’utilisation précise de son logiciel. En 2015, il a choisi de quitter Image-Line, et a été remplacé par une douzaine de programmateurs. Il fallait au moins cela pour combler le vide. Ce sont eux qui, en 2018, ont terminé un projet qui aura pris sept ans à être finalisé : rendre FL Studio disponible sur macOS. Certains sont des musiciens confirmés, preuve de la volonté d’Image-Line d’élargir son public et d’assurer sa pérennité dans plusieurs domaines de création. D’ailleurs, les packs disponibles à l’achat deviennent de plus en plus nombreux. Il faut désormais compter entre 89 et 489 euros pour s’offrir le logiciel, le prix variant en fonction des fonctionnalités. En y ajoutant des packs payants de samples, de loops, de presets, certains déboursent plus de 1 000 euros au total. Mais qu’on se rassure, beaucoup continuent à le cracker pour débuter. Après tout, c’est un peu la tradition, non  ?

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