« Je me sens baisé » : le jour où la révolte techno de la jeunesse géorgienne a dérapé

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©D.R.
Le 13.05.2020, à 11h05
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Dans la nuit du vendredi 11 mai 2018, à Tbilissi, en Géorgie, la police est entrée en force dans deux clubs, soupçonnés de dissimuler un trafic de stupéfiants. La Mecque locale de la techno, le Bassiani, a dû fermer ses portes pendant deux semaines, ce qui a donné lieu à des manifestations de soutien massives dans les rues de la capitale. Des stupéfiants, vraiment ? Les activistes et clubbeurs locaux parlent surtout d’un véritable Game of thrones géorgien.

Cet article est initialement paru en juin 2018 dans le numéro 212 de Trax Magazine, disponible sur le store en ligne.

Par Arnaud Contreras

Mercredi 13 h. Tika est assise sur une balançoire, au milieu de l’immense plateau nu de la No Fair, le festival off de la Tbilissi Art Fair qui se déroule en ce moment dans un immeuble en béton décati. Elle s’arrête et raconte, le visage détendu : « J’ai vécu cette semaine les deux réveils les plus marquants de ma vie. Le premier, le lendemain de l’évacuation de Bassiani, notre club. Le second après avoir crié, manifesté, dansé une grande partie de la nuit pour réclamer nos droits à vivre comme on l’entend ». Trentenaire activiste dans une association de lutte contre l’insupportable pollution automobile que subissent les habitants et touristes, Tika est familière des rassemblements publics. Pour elle comme pour des milliers de personnes en Géorgie, Bassiani n’est pas qu’un club où l’on vient s’enivrer des sons des meilleurs producteurs électroniques.

En quelques années, Bassiani est devenu un lieu de convergence de différentes luttes. Défenseurs de la libre expression, des droits des LGBTQ, militants pour la décriminalisation de l’usage des stupéfiants, tous se retrouvent sur la piste de danse. « Certains critiquent le fait que Bassiani ne s’engage que sur certains thèmes, mais derrière, plein d’autres luttes vont émerger. Et avec ce qui vient d’arriver, ces dizaines de policiers et forces spéciales qui nous expulsent en plein milieu d’un set avec armes automatiques et tenues commando, on va tous se regrouper. Cette histoire de saisie de drogue dans le milieu du clubbing, c’est un prétexte. Si nous, on connaît le site Internet russe qui vend des produits qui ont causé la mort de certains clubbeurs, eux le connaissent aussi. Ils n’ont qu’à le fermer ». Elle se lève, regarde de manière distraite une installation faite de néons et de feuilles d’eucalyptus et reprend : « Toute cette histoire est politique. C’est un petit jeu de politique locale entre deux personnes, deux courants de pensée, et, disons-le, deux pays. La Russie et une certaine Géorgie, européenne. Bassiani en est une des victimes ».

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Mercredi 23 h. Irakli en a marre de ces endroits « qui veulent tous singer Berlin à Tbilissi ». Nous nous retrouvons dans un restaurant de quartier qui sert H24 des plats traditionnels. Au mur, la célèbre fresque du peintre Niko Pirosmani représentant un banquet au XIXe siècle, alter ego géorgien de l’aquarium dans les restaurants asiatiques. Irakli est énervé. « Je me sens baisé. Baisé par ces manifestations. Baisé par l’utilisation que l’on fait de nous, clubbeurs et manifestants, de part et d’autre ». Vendredi dernier, dès le début de l’intervention policière à Bassiani, il a reçu des textos et s’est immédiatement rendu devant les grilles du club pour soutenir ses amis. En semaine, Irakli, quarantenaire, est haut fonctionnaire au ministère de l’Économie. Le week-end, il retrouve sur les pistes de danse celles et ceux avec qui il a fait ses études à l’étranger et ses collègues. Mais pas que. « Certains nous font passer pour des riches ou des gosses de riches. Ce n’est pas vrai. Je suis le seul de ma famille à avoir fait des études avancées et c’est le cas pour une grande majorité de mes amis. Et quand on danse, quand on manifeste, on voit bien qu’il y a des jeunes qui viennent de toutes les régions, de presque toutes les couches sociales géorgiennes. Je dis presque, car c’est vrai que la Géorgie est encore très pauvre et que certains ne peuvent vraiment pas se permettre de payer le luxe de sortir. Mais je connais aussi des jeunes, de nombreux jeunes, qui économisent un mois pour venir écouter tel DJ, tel producteur à Bassiani ou dans un autre club ».

Irakli martèle la table de chêne avec son verre de Borjomi, eau gazeuse locale aux vertus salvatrices les lendemains de soirée. « C’est insupportable de lire et d’entendre des politiques géorgiens parler de nous en disant que nos cerveaux sont corrompus par l’Occident. Nous sommes Géorgiens, ils veulent nous coller l’image d’antigéorgiens. C’est le cœur du problème en ce moment. Quand on a manifesté devant Bassiani puis devant le Parlement pendant deux jours, des politiques locaux nous ont traités de traîtres. Tu imagines ? J’ai fait la guerre contre la Russie en 2008, et dix ans plus tard, je me fais traiter de traître. Mais ce qui me fait encore plus mal, c’est quand les responsables des clubs et des manifestations tentent de nous enfermer dans leurs luttes. Si on est allé dans la rue avec mes amis, c’est pour défendre notre liberté, notre manière de vivre. Pas uniquement des microréformes sur des sujets pointus ».

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Jeudi 14 h. Hier soir, des responsables d’associations ont annoncé, lors d’une conférence de presse, l’annulation des rassemblements prévus aujourd’hui à l’occasion de la Journée internationale contre l’homophobie et la transphobie. Ils ont reçu des menaces sérieuses et ne veulent pas revivre les événements de 2013 au cours desquels une contre-manifestation avait dégénéré en véritable chasse à l’homme. En compagnie de Gia, écrivain qui, depuis vingt ans, a participé à tous les événements en faveur d’une société plus ouverte, nous assistons à la démonstration de force qu’opère l’Église orthodoxe dans l’avenue Roustaveli, la plus grande artère de Tbilissi.

« Ils sont combien ? 10 000, 15 000 ? Depuis quelques années, ils ont décidé qu’aujourd’hui serait le jour de la famille. Ils ont peur. Ils voient que le pays tremble ». De fait, l’Église joue une autre musique en passant devant le Parlement. Cantiques, accordéons, chants polyphoniques, remix de chants populaires, icônes portées à bout de bras par des enfants forment le décorum. Le ton des discours et des visages n’est pas agressif, mais un groupe attire l’attention de Gia. « Là, c’est le groupe de néonazis qui circule dans la ville depuis une semaine. On ne sait pas d’où ils sortent. Quand ils sont venus dimanche pour tenter de nous affronter, on a été surpris par leur nombre. On savait qu’il y avait des groupuscules d’extrême droite. Mais 500 personnes d’un coup ? Sans être inquiétés par la police ? Pour moi, il y a quelque chose qui cloche. On les laisse faire et quelqu’un les soutient. Est-ce que ce sont les Russes qui les financent pour créer des tensions ? Je ne sais pas. Cela y ressemble. Mais nous, il faut aussi que l’on se remette en cause. On a des posters de The Clash ou du Che dans nos chambres, mais quand il y a 500 fachos qui se pointent alors que nous, on est 15 000, on se met à distance, on demande à la police de nous protéger. Est-ce que c’est cela se battre pour sa liberté ? »

Jeudi 19 h. Après avoir passé un imposant cordon de sécurité, Tika et moi nous rejoignons la centaine de militants LGBTQ qui ont quand même décidé de manifester devant un bâtiment de l’administration. D’autres actions ont lieu, par petits groupes, aux quatre coins de la ville. Tika a 22 ans, étudie la gestion et fait partie de ces jeunes qui économisent des semaines pour assister aux sets de tel ou tel DJ dans un club de Tbilissi. Lors de la manifestation de samedi dernier, elle était derrière la caisse d’une supérette, l’un de ses quatre petits boulots alimentaires hebdomadaires, indispensables pour sa survie économique et celle de sa famille. « Dès que j’avais 5 minutes, je suivais les Facebook live. C’était incroyable. Le lendemain, j’ai décidé de ne pas aller bosser. Je voulais manifester. Aujourd’hui, je suis là dans la même idée. Mais c’est très énervant de voir tous ces hommes et femmes politiques ici. Regarde, il y a au moins 10 politiques connus sur la place ! »

À quelques mètres de nous, un jeune homme saute sur le militant LGBTQ qui est en train de faire un discours et lui assène une série de coups de poing au visage, puis part en courant. Un important mouvement de foule tente de l’attraper. Une ambulance arrive. Les forces de l’ordre arrêtent l’homme qui s’était infiltré dans le rassemblement. Tika est tétanisée. « Tu vois, certains disent qu’on joue avec le feu. Mais ce n’est pas nous qui jouons. Nous, on vit… Ça me rend dingue. Il y a un jeu politique, j’en suis sûre. Je ne suis vraiment pas complotiste, mais comment est-ce que tu expliques que le jour même où un homme politique géorgien important, partisan de la fermeté, revient en politique, il y a une descente de police à Bassiani et au Café Gallery ? Je me pose des questions. On sait très bien que le maire de Tbilissi (et ancien joueur du Milan AC, ndlr) Kakhaber Kaladze défend plus ou moins nos valeurs, qu’il défend les clubs, notre manière de vivre. Il a même créé un département de l’économie de la nuit dans son administration. On sait aussi que l’ancien Premier ministre Bidzina Ivanishvili risque d’être son principal adversaire lors des prochaines élections. Et nous, on est au milieu de ce jeu, comme des pions ».

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Vendredi 23 h. À 35 kilomètres de Tbilissi, après avoir parcouru une longue piste en terre, apparaît l’ancienne base spatiale soviétique de Saguramo. Au milieu d’antennes rouillées, de bâtiments d’observation et d’épaves d’engins de recherche, des milliers de clubbeurs errent d’une piste l’autre, à l’occasion du festival 4GB. Pendant deux week-ends consécutifs, Salomé fête son anniversaire avec ses amis au son de dizaines de DJ, Ricardo Villalobos ou ses deux producteurs géorgiens préférés, Zitto et Hamatsuki. Salomé gère un petit club dans le quartier de Vake à Tbilissi et vit les événements de cette semaine avec sang froid. « Quand on a appris ce qui se passait à Bassiani et à Café Gallery, on a vraiment cru que la police allait débarquer également chez nous. On a tout éteint, tout fermé, et on s’est directement rendu devant Bassiani pour voir ce qui se passait. Depuis, on a un peu peur, mais on est dans la rue ».

Salomé ne s’est jamais engagé dans une association ou pour un parti. Mais là, elle en ressent le besoin. La semaine a été ponctuée de légendes urbaines et de complots. Elle a aussi vu fleurir des interventions déplacées sur les réseaux sociaux, telle celle du fils de Bidzina Ivanishvili, le rappeur Bera, qui, après avoir accusé les clubs d’être des lieux de deal, a publié le jour de la seconde manifestation un très opportun « legalize-it » sur sa page Facebook. Ce qui a immédiatement créé une rumeur insinuant que l’ancien Premier ministre voudrait promouvoir la légalisation du cannabis et développer sa culture dans sa région d’origine.

Salomé est plus terre à terre. « Tu sais ce qu’ils font tous ces hommes politiques ? Ils hésitent entre deux positions, et jouent avec nous. D’un côté, je crois qu’ils veulent politiser la nuit plus qu’elle ne l’est. Ils veulent donner à Bassiani et à certains lieux une valeur symbolique forte. Ils veulent faire croire que ce sont des lieux d’opposition politique qui peuvent déstabiliser la Géorgie, et donc qui peuvent peser sur leurs petites affaires. Mais d’un autre côté, ils veulent dépolitiser la nuit, ils veulent fermer les lieux qui s’expriment trop sur des sujets de société pour ne conserver que quelques discothèques neutres, des boîtes à touristes. Ils veulent fermer les lieux qui nous inspirent et qui nous font réfléchir ».

Trax 212, juin 2018
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