Barcelone : Pourquoi les journées du Sónar Festival demeurent incontournables

Écrit par Trax Magazine
Le 03.07.2019, à 09h44
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Les platines ne tournent pas seulement la nuit en Catalogne. D’une soirée à l’autre, le Sónar, qui se tiendra du 18 au 20 juillet 2019 à Barcelone, prolonge son set avec un enchaînement de concerts, de conférences, d’ateliers et d’installations au soleil.

Par Servan Le Janne

Entre l’aéroport et le centre-ville de Barcelone, sur l’asphalte souple des derniers jours de printemps, les bus bleus et les taxis jaunes défilent à quelques pas du Sónar. Dans la pénombre d’un tunnel, tout près du site accueillant le festival, ces véhicules décrivent une première danse. Leurs passagers ne se doutent de rien. Engourdis par le voyage, ils suivent le rythme du trafic jusqu’à la Plaça Espanya, où de grandes avenues s’étiolent vers la mer. À droite, le Palau Nacional domine l’horizon depuis un étage de la colline de Montjuïc. En levant les yeux, les touristes ratent à nouveau le Sónar : ses activités ont lieu ici en journée.

Alors que les hangars de la banlieue sonnent encore creux, la fête commence au bord de la place, derrière une rangée de colonnes disposées en arc de cercle. Cette année, le bâtiment ouvrira ses portes le 17 juillet, un mois plus tard que d’habitude. Kaytranada, Vince Staples et Four Tet n’auront pas encore commencé leurs balances pour la nuit quand le « Sónar de dia » et le Sónar+D déplieront une série de conférences, d’ateliers, d’installations et de concerts. À l’heure de l’after, des échanges sur la réalité virtuelle et l’intelligence artificielle amèneront le public près du DJ. « Connecte-toi à la musique du futur » disait le slogan d’origine.

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Le festival a toujours eu deux entrées, comme ces prises rouges et blanches sur les enceintes : une pour le son, l’autre pour la discussion. Du mercredi au samedi, quelque 200 artistes et techniciens prendront le micro sur les scènes distribuées autour de la cour. Le fondateur de Massive Attack, Robert del Naja, conversera avec le responsable technique du groupe, Andrew Melchior. « Leur approche de la technologie est très proche de la nôtre », se réjouit la directrice de communication, Georgia Taglietti. Massive Attack et l’événement ont grandi ensemble, à une époque où Internet existait à peine.

Musiques avancées

Sevré d’informations, le petit milieu des musiques expérimentales catalanes entretenait alors « peu de contacts », d’après le fondateur du Sónar Ricardo Robles. En 1992, pendant que les caméras du monde se braquent sur les Jeux olympiques de Barcelone, le musicien file à l’Exposition universelle de Séville avec son partenaire du groupe Jumo, Enric Palau. Là, les deux hommes rencontrent l’artiste Teddy Bautista. Ce « mec incroyable, capable de faire une conférence avec un ordinateur » leur suggère de monter un festival. Son idée est soutenue par les équipes des tout jeunes Centre de Culture Contemporània de Barcelona (CCCB) et Museu d’Art Contemporani de Barcelona (MACBA).

Les deux institutions culturelles, aujourd’hui encerclées par les skateurs, reçoivent la première édition du Sonàr de dia en 1994. Et la nuit passe d’une traite au mythique club Apolo. Les « musiques avancées » consacrées par l’événement sont discutées avant d’être jouées. « C’était clair que les organisateurs ne voulaient pas se contenter de mettre trois DJs et faire danser 50 personnes », remarque Laurent Garnier, présent dès le départ. L’idée est au contraire de catalyser tout un écosystème.

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Intégrée à l’équipe organisatrice pour la deuxième édition, Georgia Taglietti se souvient d’un fonctionnement « assez punk et précaire ». Assez punk aussi, les Daft pointent leurs casques en 1997. Après la venue du plus célèbre duo français, le concert de Pan Sonic est retransmis en ligne l’année suivante. Rare direct à une époque où les connexions bégayent, la vidéo ancre le Sónar à la pointe de la Toile. Il ne cessera d’explorer ses limites : quand le système World Wide Web fêtera ses 30 ans, en 2019, une conférence se tournera vers « l’Internet à venir », le 17 juillet 2019. Le potentiel immense de l’informatique quantique sera débattu le même jour.

En 2000, année du fameux bug, la formation britannique Coil noie la « chapelle des Anges » du MACBA dans un vacarme de sons dysfonctionnels. Arrivés sur scène en combinaisons de cosmonautes à fourrure, les auteurs de l’EP How to Destroy Angels tentent d’établir une « transmission intergalactique ». Voilà aussi un thème récurrent : le Sónar de dia n’attend pas la nuit pour scruter les étoiles. Fidèle au futurisme de la techno de Detroit, il finit par envoyer un message sonore vers l’espace en 2018, dans l’espoir qu’une autre forme d’intelligence l’intercepte. Un an plus tard, revenant sur Terre, il s’intéresse aux intelligences et aux espaces artificiels d’ici bas.

Du matin au soir

Au troisième étage, jeudi 18 juillet 2019, des casques de réalité augmentée donneront accès à l’univers visuel et sonore articulé par les Américains Igal Nassima et Jessica Brillhart. Une nuit plus tard, le projet Dissonant Imaginary de Daito Manabe explorera le pouvoir des songes en étudiant l’effet de la musique sur l’activité cérébrale. À en croire le chercheur japonais, le public « apprécie ce genre de tentatives en cours de développement ». C’est un habitué.

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Sa première visite remonte en effet à 2004. Simple participant, « j’ai mis tout mon être dans la musique du matin au soir », raconte-t-il. « En voyant l’enthousiasme de tant de gens pour les performances expérimentales, j’ai pris confiance dans ce que je faisais. » Si bien qu’en 2011, le fondateur du studio Rhizomatiks y est invité à montrer Phospere, un jeu de lumière robotisé, dont les saccades hypnotiques agitent quelques danseurs. En 2013, les projecteurs sont déplacés au pied de Montjuïc, dans un espace bien plus vaste que le CCCB. Le Sónar de dia devient « aussi important que la nuit », observe Georgia Taglietti. Moyennant quelques concerts plus entraînants en fin d’après-midi, une transition s’instaure entre les deux parties du festival.

La frontière entre le concert et les coulisses tombe, pour le plaisir d’Holly Herndon. À la fois chercheuse et compositrice, l’Américaine de 39 ans tente de faire tomber le mur entre le monde académique et le grand public. « La musique doit interroger le futur que nous voulons et les pas que nous devons faire pour y arriver », décrit cette invitée de l’édition 2015. Quatre printemps plus tard, elle revient accompagnée de Spawn, l’intelligence artificielle de son studio. Ils interviendront jeudi 18 juillet, à 14h10.

Une proposition radicale

Le Sónar aime réinviter des artistes « quand c’est le bon moment », précise Georgia Taglietti. « En 2016, Jean-Michel Jarre m’a impressionnée, ce qui montre que l’âge n’a rien à voir avec la capacité à absorber le présent et le futur. » À l’aube de sa troisième participation, après 2003 et 2006, le quinquagénaire DJ Krush se réjouit de jouer à un « festival spécial, où on peut profiter des dernières innovations musicales et techniques sans frontières. » Sur la scène Sónar XS créée en 2017, il pourra observer « de jeunes talents qui ont une proposition radicale », selon les termes de Georgia Taglietti.

Les organisateurs tiennent à rester pointus sans tourner le dos au grand public. Ils ne réservent donc pas les têtes d’affiches à la nuit. Björk, Ryuichi Sakamoto et Brian Eno sont récemment passés à côté de la plaça Espanya. Le public viendra cette fois écouter Theo Parrish, Maya Jane Coles, SebastiAn, Sevdaliza ou Actress, avant de glisser vers le sud de Barcelone. Les taxis jaunes et les bus bleus sont prêts.

Toutes les informations sur Sónar+D sont disponibles ici.

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