À (re)voir : six chefs d’œuvre ultimes du cinéma à la bande-son signée par les plus grands

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©D.R
Le 16.03.2020, à 18h41
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Le cinéma a été le premier art populaire à faire découvrir la musique électronique auprès du grand public. Dans le beau livre qui accompagne l’exposition Electro à la Philharmonie de Paris (Editions Textuel, 256 pages), dont Trax publie ici un extrait, le cinéaste et critique Thierry Jousse évoque six films qui ont marqué sa mémoire de cinéphile et de mélomane. Une version anglaise de l’exposition Electro va se dérouler à Londres du 1er avril au 26 juillet prochain.

Cet article est initialement paru en avril 2019 dans le numéro 220 de Trax Magazine, disponible sur le store en ligne.

Par Thierry Jousse

SOLARIS, 1972

Réalisation : Andreï Tarkovski, musique : Edouard Artemiev

Science-fiction et musique électronique sont des mots qui vont très bien ensemble. L’une des plus belles illustrations de ce proverbe instantané, c’est bien sûr le film d’Andreï Tarkovski Solaris, réponse hallucinée du grand maître russo-soviétique au 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick. Dans cette grande plongée mentale dans l’espace-temps, les flux électroniques d’Edouard Artemiev, compositeur contemporain et auteur de la musique de plusieurs films de Tarkovski, jouent un rôle crucial. Avant lui, il y avait eu, dans les années 1950, sur le versant américain, Bernard Herrmann saisi par le thérémine dans Le Jour où la Terre s’arrêta de Robert Wise, et surtout la fascinante partition entièrement électronique de Louis et Bebe Barron pour Planète interdite. Mais, au tout début des années 1970, Artemiev va plus loin dans l’expérimentation en privilégiant des sons telluriques et des climats abstraits qui nous entraînent dans un voyage aux allures psychédéliques. Dans Solaris, pas de mélodie à proprement parler, mais des agrégats de sons électroniques qui éclatent dans le silence effrayant des espaces infinis, même si la musique de Bach rappelle, de temps à autre, l’existence de Dieu. L’électronique expérimentale d’Artemiev est comme l’intelligence artificielle du film de Tarkovski : elle nous fait planer, nous fait pénétrer de plain-pied dans le corps céleste et dans les souvenirs tourmentés de Kris Kelvin, le psychologue envoyé sur la planète Solaris. Une expérience sensorielle sans espoir de retour.

SOLARIS, 1972

FOG, 1980

Réalisation et musique : John Carpenter

Dans la seconde moitié des années 1970, trois événements majeurs vont changer le visage de la musique au cinéma : le retour à la grande forme symphonique via le succès de Star Wars et de la partition de John Williams, l’irruption du Dolby Stereo, son spatialisé qui propose une expérience englobante au spectateur, et l’invention par John Carpenter d’une électro minimale et bricolée qui, via le triomphe de Halloween, va hanter les teenagers du monde entier. Si, parmi les grands films de Carpenter de la fin des années 1970 et du début des années 1980 – son âge d’or –, j’ai choisi Fog, c’est que ce film d’une infinie poésie est celui qui réussit le mieux la fusion entre image, son et musique. On y retrouve le sens des ritournelles élémentaires propres à Carpenter, réalisateur-compositeur au génie singulier, ritournelles qui s’incrustent dans le cerveau à tout jamais, musiques de la peur qui provoquent un intense plaisir. Il suffit d’une poignée de notes synthétiques ponctuées de quelques coups de piano pour pénétrer de plain-pied dans l’univers de cette petite ville côtière ressaisie par une malédiction ancestrale figurée par un brouillard meurtrier (le fog, justement). Avec une économie de moyens d’une redoutable efficacité, la musique de Carpenter nourrit de l’intérieur le cinéma de Carpenter. La mise en scène devient musicale et la musique une figure de mise en scène. Le son de Carpenter va bientôt s’échapper de l’écran pour influencer des générations de musiciens électroniques. Fog : un film pour vos oreilles !

FOG, 1980

LE SOLITAIRE, 1981

Réalisation : Michael Mann, musique : Tangerine Dream

Ça commence par un des plus fascinants braquages de l’histoire du cinéma : dix minutes d’un grandiose bricolage, plein d’étincelles virevoltantes et de perceuses qui désossent méthodiquement un coffre-fort, le tout ponctué par une musique au tempo infernal, une musique d’ambiance synthétique trouée de jaillissements de guitare électrique, signée par le groupe allemand Tangerine Dream, un des fleurons du krautrock version planante. C’est le premier film de Michael Mann, mais pas la première musique de Tangerine Dream pour le cinéma, car, quatre ans plus tôt, William Friedkin avait déjà donné sa chance au trio allemand pour son chef-d’œuvre maudit devenu culte, Sorcerer, dont la bande-son avait laissé d’excellents souvenirs. Avec Le Solitaire, on est propulsé au tout début des années 1980 et le son de Tangerine Dream nous le rappelle en permanence, tout en jetant un pont vers les années 1970. Tout le cinéma de Michael Mann, étrange mélange de froideur et d’incandescence, est déjà là et les synthétiseurs de Tangerine Dream en sont sûrement l’expression la plus directe et la plus raffinée. C’est une musique d’hypnose, mais aussi d’extase matérielle, une partition au lyrisme glacial et enveloppant qui, avec les années, a gagné en puissance et même en majesté. Comme le film de Michael Mann d’ailleurs. C’est surtout l’invention d’une pop électronique qui n’aurait pas oublié l’expérimentation. Un geste pour l’avenir…

LE SOLITAIRE, 1981

LA FÉLINE, 1982

Réalisation : Paul Schrader, musique : Giorgio Moroder

Je me souviens de l’accueil désastreux réservé, au début des années 1980, à La Féline de Paul Schrader, remake du film de série B réalisé par Jacques Tourneur en 1942. Vilipendé par les cinéphiles du monde entier pour avoir défiguré le chef-d’œuvre de Tourneur, Schrader avait en plus eu le mauvais goût de choisir Giorgio Moroder pour composer une musique excessivement synthétique. Un peu plus de quarante-cinq ans plus tard, la donne a changé. Grâce, entre autres, au dernier album de Daft Punk, le son Moroder et ses opulents synthés ont connu une rédemption spectaculaire et les musiques qu’il a composées pour le cinéma (en dehors de La Féline, on peut citer Midnight Express, Flashdance ou Scarface de Brian De Palma) sont devenues des classiques, même auprès des plus réticents. Le film de Schrader, quant à lui, bien que très marqué par l’esthétique un brin dégoulinante des années 1980, a finalement beaucoup mieux vieilli qu’on aurait pu l’imaginer à l’époque. La Féline, hantée par l’inceste et l’animalité, paraît même assez audacieuse, et la musique de Giorgio Moroder, loin de la caricature qu’on a souvent faite d’elle, donne à cet étrange objet une dimension junglesque, onirique et même fantasmagorique qui lui sied parfaitement. Je n’oublie pas la chanson de David Bowie “Putting Out Fire”, mise en scène par le sorcier Moroder avec une réussite indéniable, qui achève de donner à La Féline de Schrader un lustre de film définitivement culte. Au point que Quentin Tarantino reprendra la chanson de Bowie dans Inglourious Basterds.

LA FÉLINE, 1982

MILLENNIUM MAMBO, 2001

Réalisation : Hou Hsiao-hsien, musique : Lim Giong

Nous sommes au début des années 2000. Une jeune femme s’avance au ralenti dans un tunnel au son d’une électro mélancolique traversée par une voix presque céleste à l’accent indéfinissable. La jeune femme est asiatique, plus précisément taïwanaise. L’image est déjà au passé. Et la musique, vite obsédante, embarque le spectateur dans une contrée incertaine entre flash-back et flash-forward. C’est Millennium Mambo, un film magique du grand cinéaste taïwanais Hou Hsiao-hsien, pas spécialement connu pour ses affinités avec la musique électronique. Et pourtant, Millennium Mambo est peut-être le plus beau, le plus émouvant, le plus juste de tous les films qui flirtent avec le clubbing. Avant, il y avait eu Clubbed to Death de Yolande Zauberman. Après, il y aura Eden de Mia Hansen-Løve ou même 120 Battements par minute de Robin Campillo. Mais le film qui me donne vraiment la sensation de pénétrer au cœur de ces nuits électroniques, nuits synthétiques, nuits sans fin des battements rythmiques, c’est incontestablement Millennium Mambo. La musique de Lim Giong, qui s’est illustré par d’autres coups d’éclat avec son ami Hou mais également pour certains films du Chinois Jia Zhangke, y est pour beaucoup. Essentiellement parce qu’elle capte la mélancolie qui gît au sein de toutes ces nuits sans sommeil. Le temps qui passe, la jeunesse qui s’enfuit, voilà le vrai sujet de Millennium Mambo. C’est la beauté élégiaque de la musique de Lim Giong, entre apparition et disparition, qui en est le substrat même.

MILLENNIUM MAMBO, 2001

ONLY GOD FORGIVES, 2013

Réalisation : Nicolas Winding Refn, musique : Cliff Martinez

Comme tout le monde, j’ai d’abord identifié les musiques de Cliff Martinez sur les films de Steven Soderbergh. Ils se sont rencontrés très tôt, dès Sexe, mensonges et vidéo et sa Palme d’or. Ils ont eu le temps de se connaître, de se reconnaître, de s’apprivoiser. Et pourtant, c’est avec les trois derniers films de Nicolas Winding Refn que j’ai vraiment appris à aimer le travail de Cliff Martinez. Pour Drive ou The Neon Demon certes, mais surtout pour Only God Forgives, film mondialisé qui mixe cinématographiquement l’Europe, l’Asie et l’Amérique avec un certain bonheur. Le film se passe en Thaïlande et ressemble à un ballet d’ombres rouges, de fantômes menaçants, à un cérémonial violent et incestueux aux règles indéchiffrables. Une fois encore, c’est la musique qui prend en charge la puissance du rituel, la terreur enfouie dans les limbes. Une musique traversée d’influence thaïe, d’ancestrales percussions électroniques, de guitares somptueusement métalliques, de sons grondants, inouïs, symboles d’une étrangeté qui va bien au-delà de la musique électronique telle qu’on la connaît. Le travail de Cliff Martinez sur Only God Forgives, c’est justement ça : une musique électronique qui dépasse la musique électronique, comme si le temps de la synthèse était enfin venu. L’électronique plus la dialectique ! En quelque sorte…

ONLY GOD FORGIVES, 2013

Le livre ELECTRO : De Kraftwerk à Daft Punk, sous la direction de Jean-Yves Leloup, est disponible aux Editions Textuel (45€, 256 pages).

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