Avignon : quand le Privé transformait une grotte en l’un des meilleurs clubs de la ville

Écrit par Flora Santo
Photo de couverture : ©DR
Le 21.07.2021, à 17h12
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Écrit par Flora Santo
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Il existe au milieu de la campagne du Sud de la France, à quelques kilomètres d’Avignon, une grotte surprenante faite de roche brute ayant de nombreuses histoires à raconter. C’est là-bas qu’est né en 1993 le Privé, l’un des premiers clubs de France à proposer de la musique électronique. Depuis la construction du Palais des Papes jusqu’au bonheur simple des infatigables soirées house, où les jeunes vivaient leurs plus beaux souvenirs entre sets de Daft Punk, Jeff Mills ou Manu le Malin, retour sur l’histoire du club qui a brillé là où on ne l’attendait pas. 

Par Flora Santo. Photographies : Archives du Privé

Les douze coups de minuit retentissent et, devant un live enflammé de Kojak, la foule s’exclame en chœur. C’est officiel, la France entre dans l’an 2000. À Avignon, le club le Privé vit ses instants de gloire. L’euphorie est à son comble, l’avenir est prometteur, les jeunes sont heureux. Venus des quatre coins du pays pour vivre ce moment si particulier dans l’un des clubs les plus prisés du moment, ils crient de joie, s’enlacent et s’embrassent sur fond de Daft Punk, Paul Johnson ou Eiffel 65. Situé dans une carrière de pierre, le Privé surplombe la garrigue, oasis de sons et de lumières au milieu de la nature brute du Sud. Alors que le nouveau millénaire s’annonce, le club vit ses meilleurs jours. La musique électronique prend son envol en France, et naît un sentiment de mystère, de renouveau. Le futur est arrivé : celui qui verra naître internet, les smartphones, les réseaux sociaux, celui où on oubliera parfois comment vivre l’instant présent. Mais ce soir du nouvel an 2000, au Privé, pas besoin de s’inquiéter pour l’avenir. Car au milieu de cette foule comblée, l’insouciance est reine et le temps semble s’être figé.

Nouveau monde

Situé à cinq kilomètres d’Avignon, le Privé est un ancien dancing des années 30 construit dans une grotte calcaire vieille de 2000 ans, dont la roche a notamment servi pour construire le Palais des Papes et le Pont d’Avignon. C’est en 1993 que Gérard Vinas et Georges Chow s’associent pour reprendre ce lieu. Là où le deuxième s’occupe plutôt de l’aspect commercial et administratif, Gérard Vinas est en contact direct avec les équipes et le public qui le considèrent comme un patron emblématique à cause de sa personnalité hors du commun. Très vite, les deux associés deviennent inséparables. Dès la naissance du Privé, ils ont une idée très précise en tête : faire de cet endroit un lieu avant-gardiste qui se distingue dans le paysage nocturne avignonnais. « On voulait changer l’état d’esprit du club, proposer d’autres musiques et une autre approche de la nuit, sans danseuses sur les comptoirs… On ne voulait pas ressembler à tout le monde, explique Georges Chow. On voulait avant tout être un club du nouveau monde ».

À l’époque, alors que les boîtes de nuit passent surtout du disco, du pop rock et autres hits commerciaux, la musique électronique est un style marginal qui s’écoute principalement en rave. Seuls quelques clubs français s’y intéressent tels que le Rex Club et le Queen à Paris puis l’An-Fer à Dijon. Tout en proposant initialement de la musique généraliste de discothèque, le Privé commence à intégrer à sa programmation musicale des artistes électroniques. Dans un premier temps, la clientèle ne comprend pas. « Quand j’ai commencé, je me rappelle que des gens sont allés voir les patrons en disant que je jouais du bruit, que cette musique ne marcherait jamais » se souvient Alex Malagoli, DJ résident au Privé et membre du groupe Superball. Mais les deux gérants sont sûrs d’eux et, tandis qu’ils persévèrent dans leur programmation, les Avignonnais se laissent séduire.

Il faut dire que quelques années plus tôt, le label Sound System avait déjà préparé le terrain en organisant les free party “Dragon Ball“ sur l’île de la Barthelasse à Avignon et dans le Gard, au milieu de la garrigue. De quoi attiser la curiosité des jeunes sudistes pour la musique électronique. « Petit à petit, les gens ont commencé à réagir à ce type de son. Ça a ringardisé les anciens morceaux commerciaux qu’on pouvait entendre en discothèque, affirme Pascal Applanat, ancien directeur et physionomiste historique du Privé. Comme on avait une clientèle qui allait aussi en rave, il y a eu du bouche-à-oreille. Les gens ont commencé à savoir qu’on pouvait écouter de la musique électronique au Privé ».

On était juste des jeunes et on s’en fichait d’être en 205, en Fiat Toledo ou en 106 Quicksilver, d’être Noir, Maghrébin ou Européen. C’était le rassemblement par la musique électronique .

Un ancien habitué du Privé

Tous les lundis, l’équipe – comprenant les associés, le directeur, les DJs résidents et le conseiller musical Michel Vial – se réunit pour réécouter les enregistrements du week-end et faire le point sur la musique passée et les réactions du public. Elle entame un travail de fond, perfectionne sa communication et va même jusqu’à Dijon pour rendre visite au club de l’An-Fer afin d’y trouver un peu d’inspiration. La semaine, les équipes du Privé partent à Nîmes, Montpellier ou Marseille faire la tournée des disquaires à la recherche de pépites. Pour rejoindre la cour des grands, rien ne peut être laissé au hasard.

Chose rare à l’époque, le Privé fait aussi ponctuellement appel à des DJs invités afin de diversifier son offre musicale et de proposer des sonorités différentes. En 1995, deux ans tout juste après son ouverture, le club programme un jeune duo parisien du nom de Daft Punk. Deux inconnus au bataillon qui proposent un type de musique d’une fraîcheur jamais entendue auparavant.

Prévente de la soirée du 18 novembre 1995 au Privé

À un an du succès de son premier album Homework, le groupe en est aux balbutiements de sa carrière et se produit alors au club avignonnais, sans casque. Par la suite, les choses s’enchaînent très vite. « Ça a été exceptionnel, évidemment, raconte Pascal Applanat. Mais quand on les a rappelés ils nous ont dit : “On ne sait pas ce qu’il se passe, notre fax ne s’arrête pas de sonner, on doit changer le rouleau 3 ou 4 fois dans la journée. Il faut qu’on s’organise parce que là on ne s’en sort plus“. On a réussi à les faire venir une deuxième fois mais c’était la dernière parce qu’après ils ont explosé. Quand j’appelais, on tombait sur un manager et ils étaient déjà dans le monde entier. »

Visionnaires, Gérard Vinas et Georges Chow semblent alors avoir l’œil pour repérer les futurs talents de l’électronique. Dès les premières années, le club reçoit d’autres noms de la house tels que Saint Germain, Jack de Marseille ou bien les jeunes David Guetta, Bob Sinclar ou Martin Solveig, qui débutent alors tout juste dans la musique. Le public commence à prendre goût à ces nouvelles sonorités. « J’ai connu une chose que peu de gens connaîtront, assure Alex Malagoli. Quand je jouais par exemple “Rollin’ & Scratchin’“, ou la première fois que j’ai posé “Crispy Bacon“ de Laurent Garnier sur les platines, la boîte se soulevait littéralement. C’est compliqué de dire l’émotion et l’énergie qu’il y avait dans le club à ce moment-là. C’était un truc de fou ». C’est la fin des années 90 et la France, doucement mais sûrement, tombe sous le charme des rythmes entraînants de la house music.

Abricots, pêches et techno

Peu après le passage de Daft Punk, le Privé se fait un nom dans la région, à une époque où l’offre nocturne limitée pousse de nombreux fêtards à faire des kilomètres pour rejoindre le club d’une autre ville. Le Privé se concentre notamment sur un public étudiant, attiré par une politique de prix très avantageuse et des soirées organisées tous les week-ends avec les BDE des écoles et universités du coin. La direction choisit d’être très sélective à la porte, mais offre à ceux qui entrent une expérience unique : entrée gratuite lors des soirées sans invités, boissons et bouteilles très abordables, ambiance familiale et respectueuse, équipe aux petits soins. « À l’époque, le monde des discothèques était un monde douteux et un peu mafieux. C’était le bordel, des gens se faisaient tabasser, il se passait tout et n’importe quoi. explique Pascal Applanat. Gérard Vinas et Georges Chow avaient un discours qui était à l’inverse de celui des autres patrons de boîte de nuit. Ils voulaient que l’on s’occupe bien des jeunes, qu’ils soient contents, qu’ils reviennent. Le Privé était un club humain. Souvent, les parents venaient y déposer leurs enfants, ils avaient confiance ».

En appliquant une politique stricte de sélection à l’entrée, pratique alors peu courante en province mais également dans le milieu électronique, le Privé s’assure que tout se passe au mieux une fois à l’intérieur du club : les femmes ne se font pas embêter, il n’y a pas de bagarres et, bien que le lieu accueille près de 1500 personnes tous les soirs, la clientèle est régulière et il y règne une ambiance bon enfant où tout le monde semble se connaître. Chaque soir, les gérants achètent pour 500 euros de fruits, pommes, poires, pêches, fraises, figues ou abricots à distribuer aux jeunes avant qu’ils partent : c’est de la musique de rave mais dans un cadre structuré et bienveillant. « L’ambiance était saine, insouciante, affirme Nicolas Conti, ancien habitué du Privé. Et il n’était pas question de classes sociales. On était juste des jeunes et on s’en fichait d’être en 205, en Fiat Toledo ou en 106 Quicksilver, d’être Noir, Maghrébin ou Européen. C’était le rassemblement par une identité culturelle, par la musique électronique ». Dans le Sud, le paysage nocturne commence alors à se consolider : à l’image de l’An-Fer à Dijon et de la Nitro à Montpellier, Le Privé devient une institution, un lieu de prédilection pour Avignon.

En plus de s’ancrer dans la mouvance électronique, la direction souhaite donner une ampleur internationale au Privé en faisant venir des artistes du monde entier. En partie à travers le festival Happyculture qu’il lance en 1998 et qui se tient tous les étés au même moment que le Festival d’Avignon, le Privé programme des figures emblématiques de la house et de la techno, depuis Jeff Mills jusqu’à Carl Cox en passant par Derrick Carter, Richie Hawtin ou Paul Johnson. Le club alterne aussi entre musique accessible et sonorités plus pointues, en invitant par exemple Manu le Malin. Tous ces artistes tombent sous le charme du lieu, de la résonance si particulière des BPM sur la pierre calcaire, du public passionné de musique et de cette ambiance chaleureuse très différente de celle de certains clubs parisiens. « Parfois, les DJs qui venaient mixer une heure et demie finissaient par rester jusqu’à 6h du matin tellement il y avait d’ambiance » raconte Georges Chow.

Jeff Mills aux platines du Privé

Jeff Mills prend l’habitude de venir jouer au Privé une fois par an. De son côté, Paul Johnson s’y rend régulièrement jusqu’à entamer en 1998 une résidence pendant deux mois, à l’occasion de laquelle il s’y produit tous les samedis. « Il venait de Chicago exprès pour nous ! assure Pascal Applanat. Il était censé être en résidence au Gibus le vendredi, à Paris, et chez nous le samedi. Mais souvent il n’allait pas au Gibus et on se disait : “Bon, il ne va pas venir de Chicago exprès pour nous“. Mais il venait à chaque fois. Il n’a jamais raté une date. Il nous disait : “Il y a une telle ambiance chez vous !“. »

Paul Johnson au Privé en 1998

Les années 2000 arrivent et le Privé semble alors vivre son âge d’or. À plusieurs reprises, le club se retrouve notamment en tête du classement des meilleurs clubs de France établi par Trax, qui mentionne alors un lieu qui n’a « pas de soucis pour faire venir 1500 personnes écouter un gros son house ou techno ». En 2000, Avignon est élue capitale culturelle européenne et accueille des touristes du monde entier. À cette occasion, Laurent Garnier donne un concert en plein air dans le centre-ville. Avignon se retrouve alors au milieu d’une agitation qui légitime sa place au sein de l’espace culturel français et apporte d’autant plus de visibilité au Privé. « On n’avait absolument rien à envier aux soirées parisiennes, assure Nicolas Conti. Ce n’était pas la soirée stéréotype de province, on était à la pointe de tout, on était limite en avance sur notre temps ! ».

David Guetta au Privé en 2003

Le début de la fin

La French Touch s’affirme comme le nouveau courant musical emblématique du début du millénaire et progressivement, le paysage nocturne français s’adapte. Les boîtes de nuit font régulièrement venir des DJs, la musique électronique devient grand public. Elle inonde désormais les radios et les clips passent en boucle à la télévision. « Tout le monde était DJ : votre cousin était DJ, votre voisin était DJ… résume Pascal Applanat Faire venir David Guetta n’était plus un évènement puisqu’il faisait plein de dates partout ». Le Privé, qui était jusqu’alors un lieu à part ayant largement contribué à populariser le mouvement en France, ne sait plus exactement comment se distinguer. La clientèle reste fidèle, mais les jeunes se laissent également tenter par les clubs de Montpellier, de Marseille ou de Nice.

En 2004, Pascal Applanat quitte le Privé et, quelques mois plus tard, Gérard Vinas décède des suites d’une maladie. Georges Chow reprend les rênes seul, déstabilisé d’avoir perdu « plus qu’un associé : un ami, un frère ». Il finit par laisser la gérance à Fabrice G., un bookeur de la région, en 2009. Malgré quelques moments de mou, le club tient le coup et parvient à se redynamiser en remodelant sa communication et en accueillant de nouveaux poids lourds tels que Vitalic, Nina Kraviz, Boys Noize ou Para One. Mais pour certains, c’est déjà le début de la fin : « Ça avait tellement changé, c’était devenu une boîte de nuit banale, avec des gros bras à l’entrée, il n’y avait plus l’âme qu’il y avait à l’époque » regrette Pascal Applanat.

De 2013 à 2018, c’est Nico Reno qui prend la direction du Privé et qui, pour s’adapter aux tendances musicales des nouvelles générations, se reconvertit dans le rap et le hip-hop. Soprano, Alonzo et Gradur font partie des têtes d’affiches et la boîte de nuit résiste pendant un temps. Mais l’aura d’avant semble avoir disparu. Les gens grandissent, passent à autre chose, l’offre nocturne s’étoffe, les goûts évoluent. Fermé en 2018, le Privé a depuis été vendu. Il est aujourd’hui en rénovation pour être transformé en restaurant et en salle d’évènements. Vingt ans après sa période la plus prospère, le mythique club avignonnais n’a jamais quitté les esprits de ceux qui l’ont connu. « Ce qu’il faut retenir c’est que la plus grande star du Privé, c’était le Privé lui-même, souligne Nicolas Conti. On voulait juste être heureux et écouter de la musique électronique. Le Privé nous a apporté cet apaisement. Georges et Gérard ont permis de véhiculer du bonheur. Ça, à l’heure actuelle, ça vaut tout l’or du monde ». Et si les pierres calcaires millénaires qui constituent les remparts du Privé pouvaient parler, elles en diraient sûrement de même.

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