Auddie : « La techno est une musique un peu naïve »

Écrit par Trax Magazine
Le 07.08.2014, à 10h41
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Écrit par Trax Magazine
Après s’être fait connaître dans la scène free sous le nom de Stalker, Brieuc Le Meur s’est installé à Tokyo puis à Berlin, d’où il sort un album et un maxi au croisement de la techno, de l’électro première heure et de la tech step avec son projet Auddie. Nous en avons profité pour prendre de ses nouvelles.Par Antoine Calvino

Trax : On t’a connu au sein de plusieurs collectifs sur la scène free party. Avec qui exactement as-tu traversé cette période ?

Auddie : J’ai collaboré des collectifs dès le début des années 90 avec Infrabass, puis des amis proches ont fusionné pour créer Impakt-Teknokrates, qui est le collectif avec lequel j’ai le plus travaillé. On a organisé énormément de soirées. Quand les énergies sont retombées et que le collectif a éclaté, vers 1998, j’ai continué avec d’autres gens. J’ai notamment monté l’asso Banditos, je traînais avec Cinetic à Nantes, où on a fait plein de soirées mais plutôt dans les clubs et des salles de concerts. Il y a eu aussi les Heretiks, de 2001 à 2003, mais je ne suis pas resté longtemps parce que je n’étais pas d’accord avec leur politique artistique. En fait je ne suis affilié à personne en particulier. Je suis plutôt un musicien qui va là où les choses se passent telles que je me les représente.  

À l’époque tu faisais une musique très dense, on avait l’impression que tu fuyais les sons droits…

Ça a été le cas pendant un certain nombre d’années. Je suivais une approche hybride entre le broken beat, la hardtechno, le break en général, et le hardcore, ce qu’il était possible de faire dans les raves sauvages à l’époque. Ça ne l’est plus en club aujourd’hui, et j’ai appris à rendre plus régulière ma musique. Quand je m’aperçois que quelque chose devient redondant, que c’est fait de manière automatique sans contenu artistique fort, je change. C’est comme ça que je me suis retrouvé dans le breakcore, mais il est à son tour devenu redondant donc je suis revenu à la techno, la minimale, la pop. J’ai toujours eu énormément de projets parallèles. Ce qui m’intéressait dans la techno, c’était surtout le phénomène rave, la danse, et l’énergie que ça procurait. Musicalement, il y a plein de choses avec lesquelles je n’étais pas d’accord du tout.  

Les années ont passé et on t’a toujours vu avec des machines sur scène…

J’ai toujours utilisé des ordinateurs, mais en studio. Sur scène je préfère les machines, d’abord parce que ça marche tout le temps, et ensuite parce que ça sonne vrai, authentique, un peu sale aussi. Il faut tout le temps ajuster les sources, en fait je me sens vraiment musicien quand je joue avec des machines. Mais je ne suis pas 100% analogique, d’ailleurs je préfère la technologie de la génération suivante, la synthèse modulaire, soit un software avec un moteur audio à l’intérieur. Sur scène, j’ai envie de pouvoir sortir complètement de la structure que j’avais programmée et ça on ne peut pas le faire avec un ordinateur, qui sonne trop propre, trop léché. C’est quelque chose dont on se rendra compte plus tard, il y a énormément de productions qui ont exactement le même son aujourd’hui. C’est efficace quand on danse, mais je ne suis pas sûr qu’il en restera grand chose.

Le beat techno existe depuis trente ans et ce sera toujours le même. […] On peut faire sonner ce beat différemment, mais je pense que l’avancée de la musique se situe ailleurs que dans ce côté métronomique.

Ensuite tu as quitté Paris pour Tokyo. Comment tu t’es retrouvé là-bas ?

C’était un concours de circonstances, j’avais surtout envie de fuir la France, un certain conformisme. J’ai aussi connu des échecs, j’avais besoin de me renouveler. A l’époque j’avais une copine moitié japonaise, on est parti un an là-bas et ça a changé ma vie même si la scène là-bas n’est pas très intéressante. Le fait que ce soit l’inverse culturel de l’Europe m’a beaucoup plu, tout comme le fait de me sentir un étranger. A la fin de mon séjour, je n’ai pas pu revenir en France. Le choix se posait entre la côte Ouest des Etats-Unis et Berlin, et je suis parti à Berlin.  

C’est pas un peu trop droit pour toi, la techno berlinoise ?

En ce moment c’est le règne de la techno américaine qui est très tribale et qui ressemble beaucoup à ce qu’on faisait avec les Teknokrates à l’époque. Je n’aime pas uniquement la musique expérimentale et le broken beat. Pour moi l’important, c’est d’habiter dans une ville où il y a un truc mystique, un mouvement musical avec un sens. Qu’il y ait aussi de la minimale redondante et de la tekhouse horrible, c’est pas un problème. Il y a énormément de choses intéressantes qui se passent. Au milieu des 90% de clubs horribles, il y a d’excellentes choses.

Crédits : Marie Chatard Crédits : Marie Chatard

Danielle de Picciotto, qui a fait partie des organisateurs de la première Love Parade en 1989, a récemment déclaré que Berlin était devenu un parc d’attractions techno. Tu en penses quoi ?

Elle a raison. Mais c’est l’époque qui change. La reprise en main par la jeunesse d’une ville dévastée ne peut pas durer éternellement. Forcément c’est moins punk qu’il y a dix ans, mais ce qui me fait rester ici c’est la douceur de vivre et certains festivals et certaines soirées dans certains clubs. On y trouve toujours des choses vraiment avant-gardistes, pas forcément rythmiques d’ailleurs. Le beat techno existe depuis trente ans et ce sera toujours le même. C’est une musique pour danser, simple, un peu naïve. On peut faire sonner ce beat différemment, mais je pense que l’avancée de la musique se situe ailleurs que dans ce côté métronomique.  

Tu fais référence à quels artistes ou quels événements ?

Les festivals Atonal et ATM sont fantastiques. Ils programment des trucs qui ressemblent à de l’ambient, dans le genre de ce que faisait Pansonic. Ce n’est pas du noise, plutôt des murs de son hyper compressés avec des énergies très pleines, des monoblocs, extrêmement denses et puissants. Ça ressemble à l’énergie de la musique classique et du dubstep combinés, dans les variations et les parties brutes, avec des montées. On est dans la recherche, la matière sonore. Ça peut aussi être une énergie adolescente, hardcore, mais il y a quand même beaucoup de finesse. Moi ça m’explose la tête. Je pense à des groupes comme Empty Set de Bristol qui m’ont beaucoup impressionné, et Roly Porter. C’est impossible de se rendre compte de ce que c’est sur le web, c’est même assez chiant. Il y a aussi tout un travail sur le soundsystem, la saturation, la distortion, les couches… Vraiment j’avais jamais entendu un truc pareil alors que j’en ai entendu, des trucs barrés.  

Revenons à ta musique… Est-ce que tu peux me présenter ton projet de poésie sonore ?

C’est au carrefour du texte et de la musique. Mes projets littéraires sont antérieurs à la musique. J’ai appliqué à la lecture ce que j’ai appris dans la production. C’est un projet collectif, je rassemble des voix, je fais des cut ups, des polyphonies, il s’agit presque de faire de la techno avec des parties monoblocs de lecture. C’est une manière de sortir du poème, comme si la matière allait sortir du livre. Je me suis dit que comme j’avais la technique pour le faire, autant me lancer. Ça a plutôt bien marché et je suis en train d’en faire un autre. C’est de la narration, comme lorsque je fais de la musique, avec un tempo, des enchaînements.

Auddie, c’est l’audio, mais en plus féminin, plus doux

Aujourd’hui, tu sors un album qui regarde du côté du 2 step, une rythmique anglaise. Est-ce que c’est une lointaine réminiscence du breakbeat des Spiral Tribe ?

C’est surtout influencé par la scène techno sombre berlinoise, qui ressemble à la techno américaine dont je parlais tout à l’heure. Je me suis inspiré de ça et j’ai essayé de changer la manière d’écrire le rythme, de poser la caisse claire et le beat, et d’être dans le détail des matières, une musique progressive, jamais figée, qui évoque des images. C’est une façon de détourner un peu le groove mais ça reste très classique. C’est un disque pour les DJ, sur lequel ils peuvent compter. Le morceau Haunted House, sur la face A, je suis content de la poésie qui s’en dégage et de son groove très particulier qui vient du jeu de question/réponse entre le beat, le snare et la bassline.  

Tu as changé de nom en passant de Stalker à Auddie. Pourquoi ?

Changer radicalement de son et de scène, c’est difficilement accepté. Avec Stalker, les gens étaient habitués à un certain type de musique. Là j’ai ralenti le tempo, je fais autre chose, je me suis dit que c’était mieux de repartir à zéro. J’ai aussi changé de pays, changé de langue. Et puis Stalker, pour les gens qui ne me connaissaient pas dans la rave et qui ne connaissaient pas le film de Tarkowski auquel ce pseudo fait référence; c’était un peu violent quand même. Stalker est une un film post industriel, post soviétique aussi, qui parle d’une quête mystique et philosophique. Le « stalker » à la base : c’est la chasseur à l’affût. Mais en anglais d’aujourd’hui, c’est le rôdeur, le traqueur, le gars qui suit Britney Spears dans sa salle de bain. Il y avait un truc qui passait pas… Auddie, c’est l’audio, mais en plus féminin, plus doux. Mais je referai sûrement du Stalker plus tard.

Artwork de  

Artwork de “Haunted House” [F4-09]

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