Au Musée d’Art Moderne, Anita Molinero fête une fin du monde tout feu tout flamme

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©DR
Le 16.05.2022, à 10h35
05 MIN LI-
RE
©DR
Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©DR
Pour sa première rétrospective parisienne Extrudia, la sculptrice française bientôt septuagénaire livre un show explosif aux accents post-apocalyptiques et révoltés. Jusqu’au 24 juillet 2022 au Musée d’Art Moderne de Paris.

Par Antonin Gratien

Elle a l’air mignonne, cette drôle de cabane en plastique qui nous accueille à l’entrée d’Extrudia au Musée d’Art Moderne de Paris, avec ses couleurs vives, son petit toboggan et ses naïfs motifs d’étoiles célestes. Mais qu’on ne s’y trompe pas. L’univers d’Anita Molinero n’a rien à voir avec celui de la mièvrerie enfantine. Il n’y a qu’à faire quelques pas vers l’œuvre en question, L’Irremplaçable expérience de l’explosion de Smoby, pour s’en convaincre. À mesure que l’on s’approche, cette structure tout droit sortie d’un conte de fée revêt une apparence cauchemardesque. Le toit de la maisonnette semble avoir été saccagé par une bombe, ses murs sont boursoufflés. Certaines protubérances nous assaillent.

Anita Molinero, L’Irremplaçable expérience de l’explosion de Smoby©Pierre Antoine

Sous l’effet du chalumeau chéri d’Anita Molinero, aussi ravageur qu’instigateur de formes, la « cabane », ce vestige des insouciances de nos jeunes années, s’est muée en édifice-monstre. Un schéma de métamorphose, depuis l’artefact manufacturé tradi’ vers le bizarre, qui innerve l’ensemble de l’exposition. Ce à travers plus d’une quarantaine d’œuvres retraçant tout le parcours de la sculptrice, de ses débuts en 1980 à aujourd’hui. Avec, pour fil rouge, le « surrecyclage » jouissif d’objets de récup’ par des gestes artistiques brutaux, intuitifs – punk. Et dont le rendu hybride distille au gré du parcours un parfum de fin du monde so SF.

Réinventer l’usuel par les flammes

S’aventurer vers Extrudia, c’est s’immerger dans un royaume trouble où un éventail d’objets industriels se sont vu offrir une improbable « seconde vie ». À l’orée de sa carrière dans les 80’s, Anita Molinero mobilise des matériaux « pauvres » (mousse, carton, lambeaux de tissus…) pour composer plusieurs sculptures de modeste taille, avant de s’orienter vers des pièces plus monumentales. Disposées en suspension, à même le sol ou sur les murs de l’expo, ces œuvres ressuscitent une large gamme d’artefacts industriels. Elles arrachent ces tristes rebuts de notre société de consommation au dépotoir auquel elles appartiennent pour les rehausser d’un éclat neuf. Et grisant. Exemple avec La Fiancée du pirate #1, où d’un loufoque assemblage de tuyaux d’échappement naît une figure totémique. Ailleurs ce sont des plots de chantier maintenu en lévitation ou encore des visages de mannequins amalgamés qui témoignent de l’ambition underground d’Anita Molinero : faire œuvre à partir de produits usuels, dans une veine réinterprétative dont César et d’autres figures du Nouveau Réalisme avaient déjà fait leur signature par le passé.

Anita Molinero, La Fiancée du pirate #1©Aurélien Mole

La méthode Molinero ? Accoucher de compositions flirtant avec le ready-made des surréalistes, comme dans Sans Titre (1992), un simple sac d’où déborde à la manière d’une marrée un flot de mousse. Mais, surtout la sculptrice utilise « l’art du feu ». Chalumeau ou lance-flamme à la main, elle brûle, tord, étend, déchire et, en définitive, tourmente dans un corps-à-corps pugnace les matières synthétiques de biens manufacturés. Une pratique radicale, expéditive (nombre de ses créations sont réalisées en une matinée, top chrono), et irréversible. Dès qu’il y a brûlure, aucun retour en arrière possible. C’est ça aussi, l’esprit punk revendiqué par la fille d’anarchiste qu’est Anita Molinero. Never look back.

Aussi original que réjouissant, ce procédé de création laisse la place belle au hasard. Le tout est de savoir à quel moment stopper « l’assaut » mené contre les futures œuvres, à coup de lapements incandescents. « J’arrête avant l’informe et parfois la pièce est terminée avant d’être commencée. La sculpture doit rester forme et ne pas aller dans l’informe », insiste la sculptrice. Autrement dit, pas question de réduire l’objet en flaque déliquescente sous l’attaque des flammes. Chaque spectateur doit pouvoir reconnaître la trace du produit premier. Facile de deviner dans Sans Titre (Amiat), par exemple, une poubelle. Avec cette originalité non négligeable, tout de même : une de ses faces est si enflée qu’on dirait qu’une gueule béante menace de nous engloutir. Pas de doute, Anita Molinero est passée par là.

Anita Molinero, Sans titre (Amiat)©Beppe Giardino

Plongée dans « le monde d’après »

Alors que la première partie de l’exposition s’articule autour des trois gestes caractéristiques d’Anita Molinero (la torsion, l’accumulation, la combustion), le second volet du parcours, centré sur ses créations récentes (2015-2022), est une immersion dans son imaginaire post-humain. Un coup de baguette de la « sorcière pétropunk » – c’est Alain Damasio, l’une des références littéraires SF de la créatrice, qui la désigne ainsi dans le catalogue de l’expo – et voici que Saskia, un vrac chaotique de casques de coiffeuses, donne « chair » à une figure monstrueuse, digne des meilleurs films ou jeux vidéo post-apocalyptiques. Intimidant.

Assurément, la menace plane. Où trouver refuge ? Dans Le Soufflet, peut-être, cette déroutante installation dont la structure au sol, faite de fer à béton et de soufflets de bus, rappelle celle d’un tipi. Bien frêle abri dans cet univers hostile de toxicité post-chernobylienne dont l’écosystème est dominé par la série « Croûtes », des tableaux de polystyrène extrudé – le matériau favori de notre artiste – évoquant quelque couche terrestre magmatique. Celle d’une planète irradiée, à l’agonie. Comme on en aperçoit dans Max Mad – autre coup de cœur SF d’Anita Molinero. Peut-être visionnaires et assurément référencées, ces pièces sont aussi une fenêtre ouverte sur le fétichisme assumé d’Anita Molinero vis-à-vis du jeu des matières. En scrutant de (très) près leur texture, impossible de ne pas déceler l’exercice d’une fascination viscérale pour la cristallisation, l’ébullition, la caramélisation – gourmande, presque – du plastique sous l’effet de la chaleur.Ce goût du modelage et remodelage, justement, nous le retrouvons mis en scène dans Extrudia 3D, un film expérimental réalisé par José Eon présentant le travail d’atelier d’Anita Molinero comme une fiction.

Anita Molinero, Croûûûte criarde (Liquitexée)©Rebecca Fanuele

Et ce n’est pas fini. Cette excursion dans la dystopie d’Anita Molinero trouve un écho détonnant au-dehors du Musée d’Art Moderne avec l’installation, sur l’esplanade de l’institution partagée avec le Palais de Tokyo, de Sans Titre (Floraisons pour Nappola). Plusieurs assemblages de poubelles rouges en PVC fondues qui, à la manière de pieuvres tentaculaires, envahissent l’auguste bassin du lieu. Cette même œuvre qui avait valu à la sculptrice des injures outragées, lorsqu’elle la montait dans le Bassin du Miroir de Versailles en 2017, trouve ici un écrin idéal. Chaque jour, des skateurs élisent escaliers et rambardes de l’emplacement comme terrain de jeu. Il y a quelque chose de bouleversant à observer cette jeunesse exécuter ses folles valses autour d’une pièce faite de la main d’une amoureuse des marginaux (camés, graffeurs… Riders). Une pièce qui dit, raconte et dénonce, à partir des brûlures-stigmates de son plastique, un monde en surchauffe aux funestes mutations écologiques. Tableau saisissant, et illustration magistrale du célèbre No Future. Le cri punk, encore. Et toujours.

Anita Molinero, Sans titre (la Rose)©DR

Newsletter

Les actus à ne pas manquer toutes les semaines dans votre boîte mail

article suivant