Au Liban en crise, la révolution se rassemble au son de la musique électronique

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Patrick Baz, AFP
Le 05.08.2020, à 11h10
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©Patrick Baz, AFP
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Au Liban, une large contestation populaire contre une classe politique jugée corrompue et incompétente se joue depuis octobre 2019 dans la rue, mais aussi sur les places où l’on danse au son des mix du « DJ de la Révolution ».

Mardi 4 août 2020, un explosion survenue dans un entrepôt du port de Beyrouth a soufflé toute la capitale libanaise. Le bilan humain ne cesse de s’alourdir, et compte déjà des dizaines de victimes et de centaines de blessés, dans un pays fragilisé économiquement et socialement. Si vous souhaitez aider les Libanais en détresse, adressez-vous à la Croix Rouge au Liban ou participez à la campagne de financement d’urgence Impact Lebanon.

Cet article est issu du hors-série Homies de Trax Magazine, paru en avril 2020 et disponible sur notre store.


Par Victor Branquart.

Ce jeudi 17 octobre 2019, ce fut l’étincelle. L’annonce par le gouvernement libanais d’un projet de taxe sur les communications passées sur des applications comme WhatsApp ou Facebook. Dans un pays où le prix de la téléphonie est l’un des plus élevés de la région, où la pauvreté touche près du tiers de la population et où la corruption gangrène l’État et ses administrations, la nouvelle passe très mal. Le soir même, des centaines de milliers de Libanais envahissent les rues. Le projet de taxe est immédiatement retiré, mais rien n’y fait : la mobilisation se mue en un mouvement populaire inédit, joyeux et déterminé, composé de citoyens de tous âges, toutes confessions et origines sociales. Et, très vite, une revendication émerge : les manifestants exigent la constitution d’un gouvernement d’urgence, réduit et transitoire, formé de technocrates et de personnalités indépendantes de la classe politique actuelle et des partis traditionnels.

«  Comme tout le monde, j’étais dans la rue le 17 octobre  », se souvient Madi Karimeh, 29 ans, originaire de Tripoli. Il parle de Révolution pour décrire ce mouvement, exacerbé depuis mi-janvier par la détérioration des conditions de vie, les restrictions de retrait imposées par les banques et le chômage galopant. Cofondateur de ENorth, une salle de jeu en ligne, Madi Karimeh alias Madi K est aussi un DJ bien connu de la scène libanaise. «  Ce jour-là, j’ai tout de suite su que je devais jouer de la musique.  » Deux jours plus tard, le DJ invite les internautes à le rejoindre dans la soirée, place Al-Nour à Tripoli. Devant l’afflux des messages de soutien, il part en quête de l’endroit idéal pour installer ses platines. « J’ai aperçu des personnes à leur balcon, sur la façade d’un immeuble qui domine la place, raconte-t-il. Je suis allé me présenter et leur demander la permission de m’installer chez eux. Ils ont tout de suite accepté.  » Une heure plus tard, les platines sont branchées et des enceintes installées sur le toit d’un van garé au milieu de la place.

«  J’étais très nerveux à ce moment-là, parce que je n’avais aucune idée de ce qu’allait être la réaction des gens  », se souvient Madi. Au micro, il demande à la foule en contrebas d’allumer les flashs des téléphones pour s’assurer qu’on le voit, perché au-dessus de l’enseigne lumineuse Bachir Ice Cream. «  Il y avait des lumières partout, c’était incroyable.  » Il lance alors l’hymne libanais. Tout le monde chante en cœur. Puis une playlist préparée à la hâte dans laquelle il glisse le morceau «  Faker Lamma Tqool », célèbre chanson d’amour dont les paroles – «  Au revoir, au revoir, au revoir  » – semblent alors directement adressées au président. S’il ne reste qu’une quarantaine de minutes ce soir-là, Madi revient dès le lendemain, cette fois avec un set de deux heures. «  Je choisis des chansons dont les paroles évoquent la Révolution libanaise puis je les remixe, explique-t-il. N’importe quel DJ peut passer de la musique, mais l’objectif ici est d’offrir aux gens la possibilité de danser tout en pensant à la Révolution.  »

Morceau emblématique  : «  Faker Lamma Tkolli  » de Fadel Chaker

Surnommé entre temps le «  DJ de la Révolution  », Madi réitère plusieurs fois l’opération les semaines qui suivent. D’abord, place Al-Nour, sur scène et toujours bénévolement, mais aussi à Zghorta, une ville proche de Tripoli, à Beyrouth ou encore dans la plaine de la Bekaa, au sud du pays. À chaque fois c’est la même effervescence. La foule se masse, s’illumine, danse et célèbre son amour du Liban sur fond d’EDM et de chansons populaires remixées. «  Dans ce contexte, la musique est une arme, un pouvoir, elle rassemble les gens et leur donne du courage. Je joue pour leur dire de ne pas abandonner, de continuer à protester.  » Toutefois, malgré les revendications du mouvement populaire et l’ampleur des manifestations, les partis politiques traditionnels se sont employés à maintenir leur influence au sein du nouveau gouvernement nommé le 21 janvier 2020, tandis que le Parlement lui accordait sa confiance le mois suivant. De quoi attiser un peu plus la colère et les violences ces dernières semaines, lors des rassemblements dans les rues de Beyrouth ou de Tripoli. Au pays du Cèdre, le «  DJ de la Révolution  » a plus que jamais son rôle à jouer.

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