ascendant vierge : le duo entre gabber et chant lyrique qui électrise l’Europe

Écrit par Célia Laborie
Photo de couverture : ©Alexi van Hennecker
Le 19.10.2021, à 12h43
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©Alexi van Hennecker
Écrit par Célia Laborie
Photo de couverture : ©Alexi van Hennecker
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Leur premier EP, Vierge, sorti en octobre 2020, était l’éclat d’extravagance qu’il nous manquait dans cette période morose. Aujourd’hui, ascendant vierge rencontre enfin son public et électrise les foules à Paris, Londres et Berlin. Des envolées lyriques sur fond de techno hardcore, des paroles énigmatiques, une esthétique entre haute couture et science-fiction… C’est la formule magique pensée par Mathilde Fernandez et Paul Seul, pour prendre aux tripes la « génération désenchantée » comme personne ne l’avait fait avant eux.

C’est une scène qui nous aurait semblé rigoureusement impossible il y a encore trois mois. Au sous-sol de la péniche Petit Bain, à Paris, une foule compacte saute avec fureur dans la lumière verte, sous les cris d’une prêtresse vêtue d’un body rose luminescent et de lunettes de cyclisme. Sa voix puissante et son look futuriste donnent à Mathilde Fernandez des airs de diva échappée du Cinquième Élément. 

« Si c’est à ça que ça sert, je vais le faire et le refaire », assène-t-elle en serrant son micro entre ses faux ongles fluo. Derrière, dans l’ombre, Paul Seul, figure de la scène gabber parisienne, cheveux ras teints en rose et noir, mixe sa techno hardcore, un grand sourire aux lèvres. Le public connaît les paroles sur le bout des doigts, comme lors des derniers concerts à Berlin, à Rouen ou au festival Château Sonic, en Haute-Savoie. Après vingt mois de distanciation “Faire et refaire”, sorti en décembre 2019 sur le label berlinois Live From Earth Klub, a pris l’étoffe d’un hymne à la renaissance dans un monde où tout s’effondre.

« Il y a beaucoup de spéculations autour de ce morceau, parce qu’il peut être interprété de mille manières différentes », concède Mathilde Fernandez, rencontrée juste avant le concert sur la terrasse de la péniche, encore vêtue d’un jean et d’un bomber. « Moi, je l’ai écrit comme une bataille contre la procrastination », explique la chanteuse du duo ascendant vierge. « Notre manager, lui, pensait que ça parlait de sexe ; d’autres y ont vu un texte sur l’effondrement des civilisations », s’amuse Paul Seul en écrasant sa cigarette. « Quand on a composé cette chanson, j’étais dans une humeur très sentimentale, donc à mes yeux, elle parlait d’amour », avoue-t-il dans un sourire timide.

Le signe de la pureté

ascendant vierge est d’abord né avec un message privé sur Facebook, quand, à l’été 2018, Mathilde demande à Paul de remixer son morceau “Oubliettes”. « J’ai toujours aimé le metal industriel, l’électro bien énervée, et je voulais rendre ma musique plus dansante. Paul pouvait m’apporter ça, avec une touche de mélancolie. Quand il m’a envoyé son remix, je me suis tout de suite dit que c’était le meilleur morceau de mon album », assure la musicienne. Toute l’alchimie du duo est déjà là, dans la collaboration de l’un des meilleurs ambassadeurs de la musique hardcore parisienne, ancien producteur d’instrus de rap et cofondateur du collectif Casual Gabberz, et d’une diva goth-pop formée aux beaux-arts à la Villa Arson, fan de Mylène Farmer, de chant lyrique et de Rammstein. Après seulement quelques échanges, elle propose à Paul de créer un groupe. Lui qui a presque toujours travaillé dans l’ombre d’autres artistes accepte immédiatement, flatté. « Les meilleures décisions sont celles que j’ai prises le plus rapidement, celle-ci en faisait partie », conclut l’ancienne gothique originaire de Nice. Malgré tout ce qui les oppose, ils se sont trouvés un point commun : leur signe astrologique. Il est vierge, elle ascendant vierge, « le signe de la perfection, de la pureté, de l’horloger », insiste la chanteuse. Le nom du groupe est tout trouvé.

©Alexi van Hennecker

Paul lui envoie toutes ses productions, Mathilde imagine une mélodie puis s’isole, pour attendre que des paroles viennent à elle. Après quelques concerts, notamment au festival Qui Embrouille Qui à la Station-Gares des Mines en août 2019, la progression du groupe se heurte à la crise sanitaire. Leur première tournée des festivals estivaux devait passer par Dour, en Belgique, et Montreux, en Suisse… Elle est entièrement annulée. « Finalement, on a peut-être eu de la chance dans ce malheur : le fait d’avoir éclos à ce moment-là a amené un rapport très spécial entre le public et nos chansons. Durant cette période, nos morceaux ont eu plus de temps pour exister », remarque Paul Seul. Car le duo parvient à s’infiltrer par la petite porte dans les salons des Français confinés. Leur sonorité nouvelle, entre pureté vocale et violence sonore, vient secouer la vie culturelle mise en sommeil. Le morceau “Influenceur”, hommage moqueur aux professionnels des réseaux sociaux, devient un tube en pleine pandémie. « Pendant l’été 2020, on recevait toutes les semaines des vidéos d’inconnus en train de danser sur “Influenceur” au bois de Vincennes où s’organisaient en cachette des soirées illégales », se réjouit le producteur. « Pour certains, c’est devenu la bande-son du Covid ! »

Portée générationnelle

Dès l’été 2020, des DJs comme Anetha et Clara Cuvé intègrent “Influenceur” dans leurs sets. « Ce titre a une véritable résonance générationnelle, comme certains morceaux de Justice à l’époque », ose un membre du collectif Golgotha, qui a conçu son clip avec le réalisateur Kevin Elamrani. Mathilde Fernandez et Paul Seul y dansent dans un bâtiment désaffecté en fringues de créateur, des filtres en forme de canard, de dragon ou d’alien venant s’incruster sur leur visage. « On peut tous se retrouver dans les paroles, qui parlent d’une génération accro à Instagram, au sein de laquelle on veut tellement se différencier les uns des autres qu’on finit par tous se ressembler », résume le directeur de création.

Après s’être invité dans les fêtes clandestines, le groupe passe son baptême du feu au festival Nuits sonores, en juillet 2021. Jusqu’alors, ils n’avaient joué que dans des petites salles, devant un public qui restait à conquérir. À Lyon, 2 500 fans les attendent, surchauffés. En un an et demi, ils ont eu le temps d’apprendre leurs paroles par cœur. « Ils criaient tellement fort que je ne m’entendais pas chanter », se souvient Mathilde, les yeux ronds. « J’étais tellement choquée, qu’en sortant de scène, je suis restée muette pendant au moins une demi-heure. » La musique d’ascendant vierge séduit jusqu’à New York, où la fantasque rappeuse Azealia Banks a envoyé un appel à l’aide sur Instagram en août dernier : « Les Américains peuvent-ils encore aller en Europe ? J’essaye de voir ascendant vierge en live. » Même s’ils ne comprennent pas toujours, Mathilde et Paul s’en amusent : « Elle nous envoie des messages vocaux, raconte qu’elle boit du Chardonnay et tient à nous rappeler que notre musique est amazing. On est flattés, mais notre accent anglais est trop mauvais pour qu’on ose répondre à l’oral. »

Chant d’apocalypse

Mathilde Fernandez est désormais habituée à la frénésie des foules. Sur scène, elle rayonne, irradie une énergie cosmique. S’adresse peu aux spectateurs, sauf pour articuler des messages cryptiques, les yeux levés vers le ciel, les bras tendus, dans un moment où la musique de Paul s’est presque étouffée : « Cessez de vous acharner. Voyez comment vous pouvez… tout recommencer. » Dans le public, les pogos se sont figés. Un anonyme braille, pinte à la main : « Elle a raison ! » 

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Ces paroles grandiloquentes résonnent étrangement avec nos inquiétudes, dans un moment où les promesses d’avenir semblent se réduire à des catastrophes climatiques en cascade, et où certains préfèrent se réfugier dans les prédictions de l’astrologie. Des nappes de synthé accompagnent la voix de Mathilde quand elle reprend son micro pour articuler les paroles d’“Horoscope” : « Vos flèches se perdent dans le brouillard du passé. Veillez à ne pas y disparaître non plus. Le temps des jeux touche à sa fin. » ascendant vierge, c’est un chant d’apocalypse, de vitalité retrouvée dans le désespoir. Selon Paul, cette ambiance crépusculaire vient surtout du tempérament de Mathilde. Elle acquiesce calmement. « Pour moi, la crise du Covid, ce n’est que le début. Je pense qu’on a énormément de chance de vivre actuellement, parce que le monde va bientôt s’effondrer. Je ne suis pas si angoissée que ça, finalement, parce que de toute façon, on est tous foutus », conclut-elle dans un haussement d’épaules. « Je tiens peut-être ça de mon grand-père, qui était une sorte de prophète de l’apocalypse et nous parlait tout le temps de fin du monde… » Le groupe s’apprête désormais à partir en tournée en Angleterre, en Allemagne, en Belgique, au Portugal. Et ensuite ? Un album, dont la sortie est prévue pour 2022, et dont les morceaux sont déjà presque tous écrits et enregistrés. Paul continue en parallèle d’organiser les soirées les plus nerveuses de Paris avec le collectif Casual Gabberz, Mathilde n’a pas abandonné son projet en solo. Son « rêve ultime », confie-t-elle, c’est de créer un jour un spectacle de ventriloque. Une chose est sûre : l’avenir s’annonce radieux pour les musiciens de l’apocalypse.

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