Retraites : les artistes appellent à rejoindre le mouvement contre la réforme

Écrit par Célia Laborie
Photo de couverture : ©La Buse
Le 11.12.2019, à 18h20
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©La Buse
Écrit par Célia Laborie
Photo de couverture : ©La Buse
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Leurs pancartes étaient bien visibles, dès le 5 décembre dernier, entre celles des grands syndicats. En pleine contestation contre la réforme des retraites, les artistes contemporains ont décidé de se mettre en grève. Pas seulement pour leurs vieux jours, mais surtout pour dénoncer leurs conditions de travail précaires, parfois intenables. Selon eux, un autre monde de l’art est possible.

« Y a-t-il une vie avant la mort ? » : c’est la punchline que l’on pouvait lire le 5 décembre dernier sur la pancarte d’Émilie Moutsis, plasticienne. La quadragénaire défilait fièrement en tête de cortège lors de la manifestation contre de projet de réforme des retraites dans les rues de Paris. Avec le collectif La Buse, qui milite pour les droits du travail des artistes contemporains, Émilie a lancé le mouvement Art en Grève, vite rejoint ou soutenus par des associations féministes, queer et décoloniales.

« Pour nous, la réforme des retraites ne changera pas grand chose », glisse Émilie Moutsis avec dépit. « On travaille dans un milieu qui n’a aucune structure professionnelle, les rémunérations ne sont pas du tout assez encadrées et nous n’avons que très peu de droit sociaux. Je sais déjà que de toute façon, ma retraite sera minuscule. » C’est plus généralement pour dénoncer des conditions de travail « intenables » que des centaines d’artistes contemporains prennent enfin part à la grogne sociale. Certains ont cessé leur activité, des étudiants ont bloqué les Beaux-Arts de Grenoble jeudi soir, la galerie Valeria Cetraro à Paris a fermé ses portes pour une journée. Et les Assemblées Générales se succèdent dans toute la France pour imaginer de nouveaux modes d’action.

Enfin, notre frustration se transforme en politisation

Pierre*, plasticien

Voilà plusieurs années que le monde très feutré de l’art contemporain commence (enfin) à se politiser. En témoignent la naissance de Décoloniser les Arts ou la tribune des 343 racisé·e·s, en lutte contre les discriminations racistes dans le monde de l’art, ou le nouveau média anticapitaliste Documentations, co fondé par Pierre*, plasticien parisien de 31 ans, lui aussi en grève. « Je crois que c’est inédit, ce genre de luttes communes pour demander des droits. Nous avons trop longtemps été mis en compétition. Enfin, notre frustration se transforme en politisation. »

©Maurine Tric

Et le combat sera long. Car dans les faits, le milieu professionnel de l’art contemporain est l’un des plus fortement inégalitaires. Il y a les grandes fortunes, les grands chiffres qui font les unes des journaux – dernier scandale en date : cette (vraie) banane de Maurizo Cattelan vendue près de 110 000 € la semaine dernière à Miami. Et puis il y a la précarité dans laquelle tombent les milliers de jeunes Français qui sortent chaque année d’école d’art. « Quand je travaille pour des galeries ou des institutions publiques, je ne suis souvent pas payé, ou bien je touche un chèque de 300 € pour une exposition qui m’a demandé des mois de travail. Il n’y a aucune corrélation entre les heures de travail fournies et la rémunération. Je vis de bouts de ficelle, d’un workshop par ci par là, d’une conférence ou d’un petit contrat de serveur. », énumère Pierre*. Dans son combat, il se sent proche des livreurs à vélo, piégés dans une forme de travail dérégulé et précaire. « Nous sommes nombreux à croire que le milieu de l’art est à l’avant-garde de ce que devient le travail dans notre société libérale : un monde où chacun a sa petite entreprise, doit faire lui-même sa promotion, et navigue entre différents emplois, toujours en grande précarité. »

Exiger des rémunérations décentes

Le constat est alarmant, c’est un fait. Mais ces jeunes artistes engagés imaginent des solutions pour penser leurs pratiques en dehors des logiques libérales. Ils sont nombreux à demander une extension du régime d’intermittence aux arts visuels, ainsi que l’établissement de conventions collectives qui garantiraient des salaires minimum pour chaque type de prestation. C’est le combat de la critique d’art Tiphaine Blanc, avec son collectif Wages for Wages Against, basé à Genève. « On nous laisse croire que c’est de notre faute, que c’est une précarité qu’on a voulue. Il faut comprendre ça n’est pas un problème de moyens mais de répartition des moyens. Genève est par exemple l’une des villes où l’on donne le plus d’argent pour la culture en Europe. Et pourtant, les artistes ne sont pas payés ! Quand on voit le budget qui est mis dans la communication des événements culturels, on se dit qu’il y a un problème. »

Les Assemblées Générales continuent dans toute la France, les artistes en grève ont déjà prévu de se mobiliser dans la rue une fois encore le 17 décembre. Ils espèrent étendre le débat, et ouvrir une réflexion globale sur le rôle de l’art au sein de la société.

*Le prénom a été modifié à la demande de l’intéressé.

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