Un artiste a mis en scène une fête filmée pour souligner l’importance de la nuit dans nos vies

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Loïs Saumande
Le 04.01.2021, à 16h18
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©Loïs Saumande
Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Loïs Saumande
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Alors que le contexte de la crise sanitaire interdit toujours les rassemblements festifs, le projet Aftermovie de l’artiste Loïs Saumande utilise le prétexte d’un tournage pour mettre en scène une fête et poser une réflexion sur l’importance de ces moments d’exutoire en période de Covid.

Par Arnaud Idelon du collectif 16AM dans le cadre du programme “Ressource Obscurité” qui explore les potentiels de la fête comme médium artistique autonome.

Fin novembre, au plus creux de l’automne, c’est sur un groupe Facebook de noctambules parisiens qu’est postée une proposition qui ne passe pas inaperçue. Pour preuve la déferlante de likes et commentaires en réponse aux quelques lignes de la cheville ouvrière du festival MOFO et artiste plasticien Loïs Saumande lorsqu’il vient titiller nos envies de fête en annonçant avoir trouvé un subterfuge légal : un tournage. Il n’en faut pas plus pour décider de suivre la démarche à distance, d’autant que ces nuits américaines sont tournées dans le mini-club de la Station – Gare des Mines, où nous attendent bon nombre de souvenirs d’heures dansées en fosse. Quelques semaines plus tard, la V1 d’Aftermovie est prête : de petites grappes de danseurs y exultent sur un set martial, au milieu des strobes et des fumées lourdes. En voix off, on les entend commenter ce retour tant impromptu qu’étrange à cette fête qui nous a quitté depuis mars, pas dupes du simulacre mais puisant dans les BPM l’énergie spontanée que nous n’attendons que de rendre à la nuit. En découlent ces images étranges, frayant entre la nostalgie et le grinçant, le sublime et le glauque, miroir de nos nuits fades. Discussion avec son auteur, Loïs Saumande.

Comment t’es venue l’idée d’Aftermovie ? Est-ce l’idée de la forme finale ou du trick d’une possibilité de fête dans un creux juridique qui t’a donné l’envie ?

Loïs Saumande : À l’origine d’Aftermovie, il y a mon intense frustration de ne plus pouvoir danser en club, avec tout le luxe sensoriel que ça suggère aujourd’hui : la confrontation aux systèmes sons et lumières, les rencontres inopinées… Frustration aussi d’arriver au mois de décembre, qui depuis 3 ans correspond à la période d’organisation du festival MOFO, cette fois-ci sans boulot. Et tous les vendredis depuis mars, ces posts sans réponse sur les groupes facebook de teuf : « Vous avez un plan pour ce week-end ? ». Je cherchais un moyen de réactiver le mini club de La Station qui cristallise mes souvenirs de fêtes les plus forts. La vidéo est née d’une petite faille légale dont j’ai décidé de me saisir : si le gouvernement interdit fermement les rassemblements festifs, il autorise toujours les tournages. Le statut de réalisateur me permettait soudainement d’initier un micro-événement, dans des conditions bien spécifiques. Aftermovie propose d’en faire un compte-rendu documentaire, mettant en scène les 25 fêtard.e.s qui ont accepté.e.s de se faire filmer pour pouvoir renouer quelques minutes avec le club, sous l’œil des caméras.

Comment t’y es-tu pris pour le recrutement des figurants ?

Angelica Mesiti a initié une exposition virtuelle, « Anywhere out of the world », avec les étudiant.e.s de son atelier des Beaux-Arts de Paris, pour qu’on réfléchisse ensemble aux manières de créer et d’exposer pendant cette période restrictive. J’ai publié un post sur le groupe « C’est quand la prochaine PériPate?? » en expliquant mes intentions, un matin où j’étais blasé de me dire que rien ne se passait… et j’ai reçu plus de 150 messages en l’espace d’une journée ! Il y a eu toute une partie quasi-administrative, où j’ai commencé à faire circuler des formulaires en ligne pour en savoir plus sur les personnes intéressées et mieux dessiner le projet : « Qui es-tu ? Décris ta fête idéale… ». L’écrémage s’est fait en fonction des disponibilités, et de la patience de chacun.e : on n’a pas l’habitude d’en dire autant sur soi pour aller danser. Il n’y a pas eu de casting, j’avais envie de laisser l’opportunité à celleux qui le souhaitaient de participer à l’expérience. J’ai été hyper stimulé par la diversité des gens qui me contactaient. Ça allait de 21 à 67 ans, de milieux très variés. 

Quel était le protocole de tournage ? Et les conversations que l’on entend dans le film, comment les as-tu captées ?

J’ai constitué sept petits groupes de personnes qui, en règle générale, ne se connaissaient pas, et je les ai fait défiler sur deux journées dans le mini club. Des ami.e.s et mon copain sont venu.e.s me prêter main forte pour filmer. J’accueillais les groupes, leur faisais signer un formulaire de droit à l’image, éteignais les lumières de service, lançais un peu de fumée pour les mettre à l’aise, offrais une bière ou deux, et envoyais un dj set qu’Inès Cherifi a enregistré pour l’occasion. Elle a réussi à créer une atmosphère très énergique, violente et mélancolique qui collait parfaitement à l’ambiance dans laquelle je souhaitais plonger les participant.e.s. C’était beau de les voir lâcher prise et occulter ce cadre autoritaire pour profiter de ces trente minutes de fête. Une fois la danse terminée, nous les laissions interagir entre eux, en essayant de capter des petits bouts de conversations. Ça nous arrivait de guider les groupes d’une manière très frontale pour les faire discuter du contexte sanitaire, mais généralement ça se faisait de façon naturelle. J’ai senti un vrai ras-le-bol, une colère ambiante qui risque d’être difficile à canaliser dans les mois à venir si le gouvernement continue de mépriser avec tant de dédain les secteurs culturel et nocturne.

Pourquoi cette forme à ce moment-là ? En quoi c’était important pour toi ? Que voulais-tu signifier ?

Initialement, ce qui m’intéressait avec le projet, c’était son absurdité. Qu’est-ce qui pousse les gens à venir une heure à La Station en pleine journée pour danser trente minutes sur un set pré-enregistré, dans une salle quasiment vide, avec des inconnu.e.s, et trois caméras qui leur tournent autour ? C’est quoi un aftermovie aujourd’hui, si la fête est interdite ? J’ai voulu reprendre cette forme, un peu cheesy et consensuelle où l’on voit des groupes s’entasser dans des salles bondées, des gens slamer, se faire toucher par la foule, se rouler des pelles au ralenti… Ça semble irréalisable aujourd’hui, ça paraît tellement loin. C’est un format vidéo qui relève presque de l’archive dans ce contexte. Je pensais que les participant.e.s allaient être déboussolé.e.s par le vide autour d’elleux, par la proximité des caméras. Mais il y avait un tel besoin de se défouler que tout ça était finalement secondaire. J’ai décidé de me concentrer sur ce qu’ils et elles avaient à exprimer, avec leurs corps certes, mais aussi avec leurs voix. On lit pas mal de tribunes où les professionnel.le.s du secteur nocturne s’expriment : les médias leur donnent heureusement du crédit, contrairement au gouvernement. Mais là encore c’est les « personnalités » qu’on écoute au sujet de l’impact économique de cette crise. Les teufeur.se.s, ça semble plus délicat. On les stigmatise, les catégorise d’emblée comme un risque majeur pour la propagation du virus. Mais qui peut mieux parler qu’elleux du besoin vital et humain de l’expérience de la fête ? De l’importance des effets qu’elle produit sur les corps par exemple ? C’était précieux pour moi d’être confronté à des personnes si différentes pour discuter d’un sujet si fédérateur.

Que perd-on si l’on perd la nuit ?

J’ai le sentiment qu’on n’a jamais autant binarisé nos journées qu’en ce moment. On nous pousse à voir le jour comme un moment d’activité, et la nuit comme un moment de silence. Il n’y a plus que la nuit-horaire, la nuit-dortoir, imposée par l’État. Impossible de s’en emparer comme un espace-temps libérateur où l’on abolit nos distinctions sociales, où l’on erre, où l’on échange. On perd cette liberté là. On s’éloigne de ces espaces de tolérance pour catégoriser toujours un peu plus la société et celleux qui la font vivre. On est en train de perdre nos espaces safes, nos espaces de créativité, de sociabilité et de lâcher prise. Et honnêtement, je ne suis pas sûr qu’on ait envie de les réinventer dans ce contexte. Qui peut se contenter de faire la fête sur Zoom ou Minecraft ?

Le film Aftermovie est visible ici et courant janvier dans l’exposition virtuelle « Anywhere out of the world ». Une version amplifiée sera présentée dans les galeries d’exposition des Beaux-Arts de Paris les 1er et 2 février 2021.

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