Rencontre avec Amaarae, figure rebelle et incontournable de l’afropop ghanéen

Photo de couverture : ©Moyosore Briggs
Le 08.11.2021, à 18h13
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©Moyosore Briggs
Photo de couverture : ©Moyosore Briggs
Malgré un contexte politique particulièrement homophobe et conservateur, le Ghana voit depuis quelque temps émerger chez les jeunes une mentalité progressiste et militante, poussée par une scène artistique bien déterminée à faire changer les choses. En son sein, la productrice et chanteuse Amaarae fait figure d’ange gardienne fière et révoltée.

Depuis le début de l’année, le Ghana fait face à une vague d’homophobie sans précédent. Dans ce pays très conservateur et considéré comme l’un des plus religieux au monde (94 % de la population se dit croyante), la communauté queer peine à trouver la paix. Ouvert fin janvier dans la banlieue de la capitale, Accra, le centre de l’association LGBT Rights Ghana visait justement à offrir une permanence et un safe space aux personnes LGBTQIA+, constamment confrontées à des problèmes de violence, harcèlement et discrimination. Mais la parenthèse d’espoir n’a pas duré longtemps. Après des semaines de polémiques et de menaces adressées aux membres de l’association, les forces de l’ordre ont perquisitionné les lieux et expulsé la structure, contrainte de mettre la clé sous la porte le 24 février. Parmi les opposants à l’ouverture du centre, on pouvait compter un important lobby religieux, mais aussi l’Église catholique du Ghana et plusieurs membres du gouvernement. Depuis ces événements, les adhérents de l’association vivent dans l’ombre, et continuent d’être victimes de violentes attaques dans les médias, sur les réseaux sociaux ou dans la rue.

Si la discrimination à l’encontre des personnes LGBTQIA+ est monnaie courante au Ghana, c’est qu’elle est systémique. Elle est même légale : dans cet îlot démocratique d’Afrique de l’Ouest, une loi datant de l’époque coloniale interdit et punit les « relations charnelles non naturelles ». En 2018, Human Rights Watch publiait déjà un rapport de 72 pages intitulé “No Choice but to Deny Who I Am” : Violence and Discrimination against LGBT People in Ghana (“Je dois nier qui je suis” : Violence et discrimination contre les personnes LGBT au Ghana), décrivant comment le maintien en vigueur de cette loi continue d’instaurer un climat discriminatoire et banalise les violences institutionnelles et familiales envers les Ghanéen·ne·s LGBT. Du côté de l’institution, le président Nana Akufo-Addo, qui était plutôt resté silencieux sur la question, a finalement annoncé lors d’une cérémonie religieuse que le mariage entre personnes du même sexe « ne serait jamais légalisé pendant [son] mandat présidentiel ». Du côté de l’opinion publique, une enquête publiée fin février déclarait que 87 % des Ghanéens étaient contre l’autorisation des personnes LGBT à tenir des réunions publiques et que 75 % d’entre eux approuvaient les déclarations homophobes des représentants de l’État et des chefs religieux.

©Yussif Al Jaabar / Yinka Soda

Incarner le changement

C’est pourtant dans ce contexte qu’une mentalité bien différente semble se développer chez la jeune génération, guidée par une scène artistique audacieuse. En tête de file, la chanteuse et productrice Amaarae mène la révolution. Au travers d’une musique qui fusionne les genres, de textes célébrant la femme et son émancipation, et d’un style vestimentaire à la fluidité évidente, Ama Serwah Genfi, 27 ans, incarne un modèle influent, féministe, engagé auprès des communautés LGBTQIA+, ainsi que le nouveau visage de la scène underground ghanéenne. Aussi bien reconnue à domicile qu’à l’international, cela fait désormais trois ans que sa carrière a explosé. En 2018, elle était désignée comme l’une des nouvelles artistes préférées d’Apple Music Africa, devenant plus tard l’une des vedettes de la radio Apple Music Beats, avec son premier projet Passionfruit Summers. La même année, le magazine Vogue dédiait quelques pages à son style capillaire avant de l’intégrer à son classement des 100 meilleurs influenceurs style de l’année. Un an plus tard, la jeune femme était invitée à se produire lors du tout premier Boiler Room du Ghana, à Accra. Fin 2020, la sortie de son premier opus studio, The Angel You Don’t Know, terminait d’enchanter les critiques. « Un album crépitant d’innovation, une pionnière à un moment où les grands pontes de l’industrie se réveillent et réalisent que c’est l’Afrique qui donne le tempo mondial à la musique pop », écrira le journaliste Owen Myers sur Pitchfork.

Cet album confirme en effet la dynamique à contre-courant d’Amaarae. Contrairement à la tendance des stars locales de s’en tenir aux formules du hiplife ou de l’afrobeat appréciées du grand public, Amaarae propose une musique fusion, amalgamant les styles et les références. En associant afropop, R’n’B, alté, garage et hip-hop, en faisant basculer sa voix d’ange de l’anglais aux dialectes ghanéens ou nigérians, la jeune artiste casse les codes du mainstream et crée un son à son image : rassembleur et tirant le meilleur profit de la globalisation. Née à New York puis élevée entre Atlanta et Accra par des parents ghanéens, c’est avec évidence qu’elle fait ressurgir dans ses morceaux les nombreuses influences dont elle a hérité ainsi que le fruit des rencontres qui parsèment son chemin. Multipliant d’ailleurs les collaborations avec les artistes phares de la scène alté (Odunsi The Engine, Santi, Cruel Santino), Amaarae participe aussi à nourrir ce mouvement alternatif d’Afrique de l’Ouest très soudé, et dont le succès auprès de la génération Z ne fait que croître, en partie grâce aux réseaux sociaux.

« Incantations pour bad bitches »

Et si cette génération accueille aussi bien le projet d’Amaarae, c’est que le message qu’il porte est totalement en phase avec les combats politiques et sociaux des jeunes d’aujourd’hui. Sur les 14 titres de The Angel You Don’t Know, elle délivre avec une voix soyeuse et envoûtante des textes aiguisés, déclamant avec une assurance désarmante des odes à l’émancipation, la sexualité libérée, le succès et l’indépendance. « Des incantations pour bad bitches », résume-t-elle. « J’essaie d’insuffler de la confiance à mes auditeurs. Quand je vois que sur TikTok ou Instagram, les filles écoutent ma musique pour se maquiller, pour s’habiller et se sentir sexy, je pense vraiment que le message résonne. » Un message éminemment féministe, à l’instar de titres comme “Leave Me Alone”, dans lequel elle affirme sa valeur sur une langoureuse ligne dancehall (« Aucun diamant au monde ne brille plus que moi »), ou l’hymne “Sad Girlz Luv Money”, qui célèbre plutôt joyeusement l’obtention de la « mooh-la-la-la » (les $$$, NDLR).

Au-delà de la question du féminisme, Amaarae aborde surtout celles, plus globales, du genre, de la découverte et l’acceptation de son identité. Thème récurrent dans ses morceaux, la non-binarité joue un rôle majeur dans son travail. « Pour moi, l’expression de la fluidité remonte à l’histoire africaine traditionnelle. L’aborder dans mes chansons, c’est aussi ma façon d’éduquer mon propre peuple sur ce que nous étions avant que notre civilisation ne change complètement », avance-t-elle. « Beaucoup de gens, et surtout les Africains, ne savent pas qu’avant la colonisation, notre culture était très fluide. Il n’y avait pas d’hommes ou de garçons, de filles ou de femmes, ce n’était pas binaire. Il y avait des femmes guerrières qui combattaient aux côtés des hommes guerriers. Il y avait des hommes qui s’occupaient de leur foyer et de leurs enfants. Nos vêtements n’étaient pas binaires. Notre expression non plus. »

Je voulais être la bande-son de la découverte et de l’exploration de soi.

Amaarae

La jeune femme incarne ses propos à merveille : dans ses textes comme dans son style vestimentaire, elle floute les lignes et porte l’ouverture qu’elle défend. Impossible d’identifier le genre de la personne à qui elle s’adresse dans ses chansons qui parlent d’amour ou de sexe, et c’est bien ce qui les rend si intimes et inclusives. « “L’ange que vous ne connaissez pas” dont je parle, c’est moi, mais c’est aussi toi, lui, elle, tout le monde, partout. Je voulais être la bande-son de la découverte et de l’exploration de soi. » Ses morceaux résonnent et trouvent un écho particulier chez les millenials qui le lui rendent bien. Dans la rue comme sur les réseaux sociaux, ses jeunes fans lui crient leur soutien et leur reconnaissance au travers de messages d’amour, de likes et de commentaires ponctués d’emojis flamme.

Reconnaître les anges

Pour autant, si cette démarche a pour vocation de rassembler, elle ne touche pas toujours sa cible, et il arrive régulièrement que la jeune femme se heurte à l’incompréhension du public ghanéen. « Dans mon pays, tout ce qui me concerne est perçu comme non conventionnel. Je me souviens qu’une fois, lors d’une interview, une des maquilleuses m’avait invitée à l’Église, parce qu’elle trouvait que mes cheveux teints aux couleurs de l’arc-en-ciel étaient impies », se rappelle-t-elle. « En ce qui me concerne, mon besoin de m’exprimer vient simplement de la frustration et de l’envie de me défouler. J’ai trouvé que la meilleure façon de le faire était à travers ma musique, mes visuels et les vêtements que je porte. Même si ce n’est pas totalement intentionnel, ce sont des déclarations politiques. »

©Moyosore Briggs

L’assurance et la liberté d’expression qu’Amaarae défend si bien ne plaisent pas à tout le monde et, malgré l’ampleur de sa renommée, la jeune femme ne parvient toujours pas à se frayer une place au sein des médias mainstream comme la télé ou la radio. « Vous ne me verrez pas souvent à la télévision traditionnelle ghanéenne », assure-t-elle. « Vous me verrez plutôt sur Internet et les réseaux, c’est là que la jeunesse s’épanouit. » Puis d’analyser : « Les gens ici n’aiment pas ce qu’ils ne comprennent pas. Ils ont tellement peur que les choses changent qu’ils essaient par tous les moyens de supprimer ce qui vient de l’underground. » Amaarae raconte par exemple qu’elle et ses amis artistes ont déjà reçu des menaces de mort pour avoir exprimé publiquement leur soutien et leur foi dans les droits des homosexuels. « Où allons-nous en tant que nation, quand aucune des personnes au pouvoir n’est partisane de ces causes ? Quand vous en êtes à un point où l’Église, censée rester neutre, et le Président lui-même expriment explicitement qu’ils ne soutiendront jamais les vies homosexuelles, et que les personnes LGBT seront toujours persécutées ? Nous n’avons aucun soutien qui ait le pouvoir de changer les choses », déplore-t-elle.

©Yussif Al Jaabar / Yinka Soda

L’importance d’accorder de l’espace aux minorités est capitale. C’est d’ailleurs bien ce qui rend si problématique la fermeture du centre de LGBT Rights Ghana, seul safe space d’Accra. Mais malgré un climat décourageant, les militants ne se dégonflent pas. Pour Amaarae, ses amis, et tant d’autres, il est hors de question de laisser le système invisibiliser et faire taire la communauté queer. « Quand on parle de culture, et quand on parle d’influences globales, les minorités ont toujours montré la voie. Mais dans les espaces qui comptent parfois le plus, dans les lieux de pouvoir, je ne suis pas sûre qu’elles aient vraiment l’occasion de s’épanouir et de faire partie du processus de prise de décision. Mon message sera toujours le même, je continuerai à donner de l’espace à tout le monde », assure l’artiste. Et c’est autant d’efforts qu’il faudra continuer à fournir pour porter plus fort et plus loin la voix des plus faibles. Quelques jours après la fermeture du centre d’Accra, une pétition en soutien à la communauté LGBTQIA+ du Ghana circulait dans le monde entier, récoltant au passage les signatures de personnalités comme Idris Elba, Naomi Campbell ou le rédacteur en chef de Vogue UK, Edward Enninful. Si cette initiative ne change pas fondamentalement la situation, elle a le mérite de la rendre visible, et c’est déjà ça. À nous, ensemble, de continuer à faire connaître et reconnaître ces anges que nous ne connaissions pas.

Amaarae sera de passage à Paris mercredi 17 novembre pour jouer à la Gaîté Lyrique dans le cadre du Pitchfork Music Festival.

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