Aluna : « Le courage que j’ai réussi à rassembler ces dernières années, je le dois aux millenials »

Écrit par Cécile Giraud
Photo de couverture : ©Because Music
Le 21.08.2020, à 14h15
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©Because Music
Écrit par Cécile Giraud
Photo de couverture : ©Because Music
Aluna Francis sort le 28 août son tout premier album en solo, Renaissance. Sous le sobre alias Aluna, la moitié du duo AlunaGeorge puise dans son héritage culturel Anglais et Jamaïcain. Aux accents dancehall, afrobeat, Uk garage et house, on lit entre les lignes de cet opus le portrait d’une femme noire engagée, bien chamboulée par l’année 2020. Trax l’a rencontrée sur Zoom, confinée depuis son appartement de Los Angeles.

Renaissance. Quoi de plus vivifiant que ce mot pour nommer un album solo ? Aluna Francis… Enfant, elle organise des spectacles pour sa mère avec ses camarades de classe. Adolescente, elle rejoint un groupe de jazz funk psychédélique et une formation indie où elle joue de la guitare sous le nom de Lara Croft. On l’a beaucoup écoutée avec le duo AlunaGeorge mais c’est sous l’alias Aluna que l’on redécouvre celle qui signe aujourd’hui chez Because et Mad Decent, le label de Diplo. Désormais maman, elle revendique sa place de productrice de musique électronique noire… Et furieusement libre.

Comment vas-tu ? Comment s’est passé ton été ?

Je vais bien ! Je suis beaucoup restée à la maison pour travailler. Comme beaucoup de personnes, je n’ai pas eu vraiment de vacances à cause du Covid. On peut dire que mon balcon était mes vacances. On est encore pas mal confinés à Los Angeles.

Partout dans le monde, la quasi totalité des clubs sont encore fermés. Comment tu vis le fait de sortir un album de dance music qui ne peut pas être passé en club pour le moment ?

Au moment où je te parle, là, l’album n’est pas sorti. Donc je dirais que ça ne m’affecte pas tellement pour le moment. Mais c’est vrai que s’il ne s’écoute pas dès sa sortie dans les clubs, ça va être très difficile. Mais au final, j’aime quand les gens découvrent ma musique à leur façon, seuls, chez eux. Faire la première écoute d’un album dans sa voiture ou chez soi, ça peut vraiment être quelque chose de chouette.

Pourquoi avoir fait cavalier seul cette fois-ci ?

J’avais vraiment besoin de créer un album qui puise dans tout mon héritage culturel. J’avais peur de me lancer, et j’ai fini par me jeter à l’eau.

Un jour tu as dis : «Je mérite une place au sein de la dance music. En tant que femme noire, j’aimerais pouvoir exercer une réelle influence dans ce milieu. » De quelle façon, selon toi, les femmes noires ont manqué de place pour s’exprimer dans la club culture ?

Les seuls espaces de liberté et de parole qui ont été créés pour les femmes noires dans ce milieu ont été phagocytés par des hommes blancs. En tant que femme noire, tu as beau te donner corps et âme dans la création d’un projet, tu ne seras jamais vraiment reconnue. On va juste t’utiliser et te jeter. Il y a même un nom à ce phénomène, c’est la « blaxploitation ». Parce que oui, ne pas mettre en valeur les créations de personnes noires, c’est de l’exploitation. De cette façon-là, il y a beaucoup plus d’hommes noirs qui font de la musique électronique que de femmes noires. Pourquoi ? Parce que les femmes cumulent à la fois le sexisme et le racisme. 

De nombreux soulèvements sociaux voient le jour dans le monde ces derniers temps. Ça donne l’impression que la jeune génération a moins peur de s’exprimer. On le voit notamment avec la mort de George Floyd, aux États-unis. Comment tu le ressens toi ?

J’ai carrément moins peur qu’avant. Les millenials éprouvent moins le problème de parler de la situation des personnes racisées. Et de manière générale, cette génération a l’air plus soucieuse des problèmes politiques et sociaux. Je dirais même que le courage que j’ai réussi à rassembler ces dernières années, je le dois aux millenials. Je suis plus encline à écouter une jeune fille de 13 ans qui se demande comment le monde devrait tourner qu’un adulte random. Les jeunes sont doués pour s’informer, savoir le pourquoi du comment… Ils parviennent à élever une pensée et prendre part aux débats. Bien plus que les plus anciennes générations.

Toi aussi tu as défendu avec ferveur le mouvement Black Lives Matter. À Bristol, dans ton pays d’origine, l’Angleterre, les manifestants ont été les premiers à déboulonner des statues à l’effigie coloniale. Comment tu te positionnes par rapport à ça ?

Il me semble qu’historiquement, Bristol a un grand rôle dans les soulèvements britanniques (on confirme, ndlr). Et d’un autre côté, l’Angleterre ne joue pas le rôle qu’elle devrait jouer en tant qu’ancien colon. Le passé colonial est très peu enseigné à l’école ! Je ne connais pas bien l’histoire de Bristol, ce n’est pas mon métier (rires). Mais je m’interroge quand même sur l’utilité de déboulonner des statues. Si nous les retirons, alors même que l’Etat n’enseigne pas le passé colonial à l’école, que restera-t-il ? Toutes les preuves finiront par disparaître. Evidemment qu’il y a un passé à réparer. Je suis convaincue qu’il y a des alternatives à cela. À la place, peut être pourrait-on construire un monument en l’honneur de celles et ceux qui on mis fin à l’esclavagisme ? Je ne parle pas des Blancs qui ont publiquement pris position pendant la décolonisation, mais des Noirs qui ont risqué ou perdu leur vie pour ça. Où sont les statues de ces personnes-là en Angleterre ? Je pense que les gens attendent de vraies prises de position. Des positions qui montrent que le monde est en train de changer.

Aux Etats-Unis, la mort de Georges Floyd a réveillé de violentes tensions. En voyant les anglais déboulonner les statues, les Américains leur ont emboité le pas. Toi qui vis à Los Angeles depuis 5 ans, quelles différences tu as pu observer entre les mouvements Black Lives Matter des deux pays ?

Les situations sont très différentes chez l’un et l’autre. En Angleterre, BLM a permit de lier les violences policières au racisme, que les gens admettent que ça existe et d’invalider l’histoire coloniale. Aux États-Unis, j’ai l’impression que le racisme est moins caché, car à l’époque esclavagiste, les esclaves étaient présents au quotidien dans les vies. Ils étaient physiquement présents sur le même territoire que les colons. Les esclaves anglais, eux, étaient dans les colonies. Le résultat, c’est qu’aujourd’hui il n’y a seulement que 2% de personnes noires en Angleterre (3,3% en 2011, ndlr). Cela crée une minorité qui est peu écoutée. J’ai personnellement vécu le racisme dans ces deux pays et j’ai grandi dans un milieu ou personne de parle de ça. J’ai le sentiment qu’il n’y a pas de travail fait pour panser les plaies. Donc parfois, cela donne l’impression que les choses ne changeront jamais. Cela fait partie des raisons pour lesquelles j’ai quitté l’Angleterre. 

N’as tu pas l’impression que le racisme, les violences policières et la gentrification sont intrinsèquement liés ?

La gentrification n’est pas la cause du racisme ambiant. C’est le racisme et le passé colonial qui causent la gentrification. Mais elle est la preuve que le racisme existe : si elle n’était pas mise en place, les personnes racisées ne se feraient pas chassées des quartiers populaires.

L’un des grands exemples de gentrification récents en Angleterre, c’est le marché de Brixton. Des promoteurs immobiliers, dont un milliardaire DJ à ses heures perdues, sont en train de racheter les commerces pour tout raser et construire une salle de concert à la place. Avec eux, ils emportent une vie de quartier chère aux riverains et le domicile de personnes pauvres. Pourquoi selon toi, il est important de conserver ce genre de quartier ?

Je pense qu’il faut conserver les cultures et les modes de vie des personnes qui vivent dans un espace. C’est eux qui ont créé ce quartier si unique. La culture noire de Brixton est très chère à l’histoire noire en Angleterre. Elle témoigne d’un passé précieux. Sans le support du gouvernement, dans ces situations ou toute une partie d’une culture est dévastée, cette dernière ne peut survivre. La communauté noire de Brixton n’est pas propriétaire des terres comme vont l’être ces promoteurs, donc si le gouvernement n’intervient pas pour aider les riverains à conserver leur vie de quartier, ils ne sont pas en mesure de protéger leur culture. C’est à l’Etat anglais de célébrer la mémoire des communautés noires. En autorisant la construction de cette salle de concert, ils autorisent les blancs privilégiés à prendre la place. C’est toujours la même chose. À Brixton, les musées, les cafés, les clubs destinés aux personnes noirs sont constamment menacés de fermeture. Cela a un impact énorme sur la place de la communauté noire dans le monde de la dance music et la club culture. Donc c’est très offensant de détruire un marché qui a tant de valeur historique. 

Célébrer l’héritage culturel, c’est un peu ce que l’on retrouve dans ton album, finalement ? 

Oui exactement. J’ai vraiment cherché à m’inspirer de toutes mes origines. Enfin… pas toutes au final, parce qu’il n’y a pas de musique indienne (rires) ! Mais on retrouve beaucoup d’inspirations anglaises et jamaïcaines avec un peu de garage, un peu de house, du dancehall, du reggae, pas mal d’afrobeat. Tout est mixé ensemble. Ce que j’ai voulu faire, c’est montrer à quel point je suis une personne dont l’héritage est multiculturel.

Renaissance sort ce vendredi 28 août chez Because Music, en partenariat avec Mad Decent, le label de Diplo. Son édition double vinyles est dispo dès maintenant en précommande ici.

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