Agressions, violences sexistes et climat toxique : la fin du collectif Qui Embrouille Qui

Écrit par Simon Clair
Photo de couverture : ©Titouan Massé
Le 01.02.2021, à 10h33
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©Titouan Massé
Écrit par Simon Clair
Photo de couverture : ©Titouan Massé
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Un temps présenté comme la locomotive d’une nouvelle scène électronique parisienne, le collectif Qui Embrouille Qui, créé par les DJ AZF et Pasteur Charles en 2017, a volé en éclats il y a bientôt six mois, avec la mise en lumière d’une série d’affaires impliquant des accusations d’agressions sexuelles et de violences au sein du crew, mais également dans son entourage. Enquête sur un collectif qui n’a jamais aussi bien porté son nom.

Cette enquête est issue du numéro 231 de Trax Magazine, toujours disponible en kiosques et sur le store en ligne.

C’est une autre époque. Celle des soirées sans fin et des nuits trop courtes. Celle des retours au petit matin, bras dessus, bras dessous, après avoir dansé toute la nuit au milieu de la foule. Celle que l’on résume désormais avec nostalgie par l’appellation de «  monde d’avant  », comme si ces moments de joie et de fête avaient à jamais disparu. Ce jour-là, nous sommes le 11 août 2019, à une période de l’année où la capitale se vide généralement de ses habitants. Après trois nuits de fête endiablée à la Station – Gare des Mines, le festival Qui Embrouille Qui clôture son édition  2019 dans un baroud d’honneur sur la piste de Dehors Brut, avec une série de DJ sets intenses par Soul Edifice, Yasmeen, Diggin Speakrine, AZF et beaucoup d’autres. Sur le dancefloor, l’ambiance est bouillante et un peu partout, on peut apercevoir des danseurs·euses portant fièrement des T-shirts trempés de sueur, siglés du logo du collectif parisien. Derrière les platines, la plupart des artistes ont accepté de jouer pour des cachets dérisoires, car ce soir, c’est ici qu’il faut être.

En quelques années, Qui Embrouille Qui a réussi à s’installer dans le paysage de la nuit hexagonale comme un collectif essentiel et capable de faire bouger les lignes, rassembler les chapelles de la musique électronique et d’imposer une esthétique nouvelle à la fête. Créé par AZF et Pasteur Charles en 2017, à une époque où l’homogénéité house/techno était encore la norme dans les soirées de la capitale, Qui Embrouille Qui a su fédérer en mélangeant sans aucune retenue le DIY du punk, le discours abrasif du rap français et les rythmiques musclées de la techno. Une esthétique tranchante et d’autant plus marquée qu’elle est enrobée par une imagerie batailleuse, tirant ses références dans le hooliganisme ou dans les images des black blocs, régulièrement montrés du doigt par les médias de l’époque à cause de leurs actions coup de poing lors des manifestations contre la loi Travail.

« À Paris, la musique électronique a trop longtemps rimé avec fame. J’en ai fait partie au début, avec nos soirées au Social Club et tout ça, et j’ai compris que ça ne me ressemblait pas. Ton Instagram compte plus que le disque que tu vas jouer  ? Serrer les bonnes mains compte plus que le set que tu vas faire  ? On ne vient pas de là », annonçait AZF, en guise de manifeste dans les pages de Trax au mois de mars 2018. La DJ faisait alors la couverture et son collectif avait tout d’un superbe doigt d’honneur adressé aux instances un peu trop ronronnantes de la nuit parisienne. L’underground français avait trouvé ses nouveaux porte-drapeaux et partout en France, on rêvait de pouvoir un jour participer aux soirées furieuses du crew le plus cool du moment.

Couverture de Trax en mars 2018

Tempête sur les réseaux sociaux

Un peu plus de huit mois après le troisième et dernier festival Qui Embrouille Qui, les choses étaient pourtant très différentes. Le club Dehors Brut, où se tenait la soirée de clôture, a décidé de fermer boutique tandis qu’en parallèle, sous l’effet de la pandémie de Covid-19, l’intégralité des discothèques françaises lui emboîtait le pas pour une durée malheureusement toujours indéterminée. Dans ce contexte sinistré, juste après un premier confinement qui semblait avoir laissé aux uns et aux autres le temps de réfléchir, le collectif Qui Embrouille Qui publiait un long communiqué, le 18 mai 2020 sur son compte Facebook  : « C’est après une longue période de réflexion que nous vous adressons ce message, car la transparence est plus que jamais nécessaire pour faire évoluer la situation dans nos milieux. Nous décidons de rompre le silence sur des sujets importants, et espérons de tout cœur que cette prise de parole en invitera d’autres. La peur et la honte doivent changer de camp. Le collectif a été ébranlé, il y a quelques mois, en apprenant qu’un de nos membres, Puzupuzu, avait commis des actes graves incluant plusieurs victimes. Il a été condamné par la justice en première instance. Cet épisode nous a tou.te.s bouleversé.e.s : nous avons réalisé à quel point ces violences étaient présentes au sein même de nos communautés, jusqu’au cœur de notre propre collectif, et ce, malgré les valeurs qui l’animent depuis toujours. Nous avons débattu longtemps sur la manière de traiter ces informations. Les victimes demandant à ne pas être exposées, nous l’avons silencieusement fait disparaître de nos canaux de communication, comme l’ont fait tous les autres acteurs de notre scène. Nous sommes les premiers coupables de cette spirale du silence qui a duré beaucoup trop longtemps. »

Dans ce même message, le collectif annonçait se séparer de deux autres de ses membres nommément cités dans le communiqué, Security DJ et Pasteur Charles, « dont l’attitude et les agissements sont allés à l’encontre de notre éthique également ». De quoi déclencher une tornade sur les réseaux sociaux où les réactions ont fusé. Si beaucoup de fans du collectif saluaient la démarche consistant à briser l’omerta sur ces questions, d’autres soulignaient aussi, plus discrètement, les malaises qu’ils·elles éprouvaient à l’idée de voir le crew Qui Embrouille Qui endosser, sans même se concerter avec les victimes, le rôle de pourfendeur des violences sexistes et sexuelles, alors même qu’il en a aussi été le théâtre. En parallèle, certains des accusés rédigeaient des justifications parfois un peu floues pour le grand public, tandis qu’AZF, connue pour ses prises à partie souvent virulentes sur les réseaux sociaux, restait étonnement silencieuse malgré son statut de fondatrice du collectif. Aujourd’hui, en repensant à tout ça, Camélia, ancienne chargé de communication du collectif, regrette en partie ce post dont elle est l’une des autrices, avec AZF et Pasteur Charles lui-même  : « Si ce communiqué était à refaire, je le ferais sans doute très différemment. Je n’avais pas conscience de tous les éléments. »

« On parle de séquestration, d’étranglement, de menaces de mort »

À l’origine du post Facebook du 18 mai 2020, se trouve le cas de Francesco C., DJ et producteur connu sous son nom d’artiste, Puzupuzu. Depuis les débuts du collectif, celui-ci figure parmi les membres les plus importants du crew. Son nom apparaît sur chacune des affiches des trois festivals qu’a organisés le collectif et il figure aussi sur les flyers de la tournée française de Qui Embrouille Qui, ayant eu lieu en 2018. 

Au moins quatre plaintes ont été déposées contre lui par ses ex-compagnes et plusieurs témoignages appuient les faits. Placé en garde à vue le 3 septembre 2019, puis incarcéré à Fleury-Mérogis le 3 octobre suivant, Puzupuzu a été condamné à une peine de deux ans de prison dont un an avec sursis pour violence conjugale et harcèlement. Sa condamnation est accompagnée de mesures d’éloignement. On constate que les histoires et les mécanismes décrits par les victimes sont sensiblement les mêmes  : manipulation, chantage, mensonge, intimidation, mise en danger de la vie d’autrui, violence verbale, physique et sexuelle. « C’était des petits détails insignifiants qui déclenchaient ses accès de rage. Ça pouvait parfois me tomber dessus en pleine rue. D’un seul coup, il m’humiliait et cherchait à m’intimider. Au quotidien, il me dénigrait. Je vivais dans une tension permanente. C’était épuisant moralement et physiquement. Il me mettait sur un piédestal pour ensuite mieux pouvoir me briser », décrit Julie*, l’une des victimes ayant porté plainte. « C’est quelqu’un qui peut vraiment te harceler, qui cherche à garder le contrôle sur toi, car il pense que tu lui appartiens. Même des années après une séparation, il peut t’envoyer douze messages d’un coup, t’appeler et ne pas arrêter tant qu’il n’aura pas eu ce qu’il veut. »

Agathe*, qui a elle aussi été en couple avec le DJ, souligne la violence physique dont elle a été victime  : « On parle de quelqu’un de profondément dangereux et violent. Quelqu’un qui peut vriller en une fraction de seconde et sans aucune raison, vous faire vivre un véritable enfer. On parle de cris, d’insultes, de gifles, de coups de poing, de lancers d’objets au visage parce que vous n’avez pas dit ou fait ce qu’il attendait de vous. On parle de séquestration, d’étranglement, de menaces de mort et pire encore. Et ça dure depuis des années, sous le regard conciliant de certains de ses amis proches, qui ont toujours su parfaitement fermer les yeux quand il le fallait. »

Quelqu’un de profondément dangereux et violent. Quelqu’un qui peut vriller en une fraction de seconde et sans aucune raison, vous faire vivre un véritable enfer.

Certaines victimes insistent sur le fait qu’elles auraient cherché à alerter le collectif Qui Embrouille Qui quant aux agissements de Puzupuzu, en entrant en contact avec des membres du crew pour leur expliquer la situation et demander de l’aide. Elles précisent même que des artistes du groupe auraient été témoins des violences que le DJ leur faisait subir. Mais aucune mesure n’aurait été prise au sein de l’organisation de Qui Embrouille Qui. L’un des anciens membres du collectif aurait lui aussi alerté sur des comportements misogynes et dangereux de Puzupuzu, auxquels il aurait assisté lors d’une résidence artistique organisée par le collectif en juillet 2018. « C’était l’enfer cette résidence. Il y avait, entre les participants, une qualité d’écoute complètement pourrie et des comportements condamnables. Je ne m’attendais pas du tout à ça, donc j’en ai parlé à AZF qui avait été témoin des mêmes choses que moi. Je ne comprends pas pourquoi Puzupuzu a été reprogrammé au festival l’année suivante », résume celui qui a depuis préféré quitter le collectif.

Ce sont précisément ces éléments, laissant penser qu’une partie du collectif était au courant du cas Puzupuzu, qui expliquent pourquoi le post Facebook du 18 mai 2020 est très mal passé auprès de certain·e·s, notamment dans la manière dont il prétend briser la fameuse « spirale du silence ». En y repensant, Zoé*, une autre victime du DJ, est encore furieuse  : « On nous a volé notre parole, il y a eu une instrumentalisation folle. Ça m’a rendue dingue quand j’ai vu certaines personnes répondre en commentaires “Merci de mettre tout ça en lumière” ou “Bravo à vous, quel courage”. Voir les membres du collectif être acclamés pour ça était insupportable. Ce n’était pas eux les personnes courageuses. Eux, ils ont fui. Ils n’ont rien dit et là, ils se font la voix du sauveur. » Plusieurs victimes mentionnent notamment les cas de deux membres du collectif, très proches de Puzupuzu, qu’elles accusent d’avoir eu connaissance, sans réagir, des violences et des pressions qu’elles subissaient depuis des années.

Sans consentement

Parmi les personnes mises en cause par le communiqué publié sur Facebook se trouve le DJ Pasteur Charles, cofondateur du collectif. Que s’est-il passé pour que ce dernier figure dans ce post  ? Juste après la publication de Qui Embrouille Qui, Pasteur Charles a tenu à faire la lumière sur les événements auprès de membres de la scène électronique avec qui il collaborait couramment. En effet, il condamne le communiqué et, notamment, d’y être présenté sur un pied d’égalité avec Puzupuzu et Security DJ, dans un flou qu’il juge malhonnête et volontairement ambigu. À travers des messages envoyés en mai dernier, il a tenu à détailler l’ensemble des faits ayant mené à sa présence dans ce post, en revenant sur un événement ayant eu lieu en octobre 2019.   

Ce jour-là, après une soirée arrosée, Charles est revenu chez lui avec une amie de longue date. Il s’est alors montré insistant, au point de ne pas respecter le consentement de cette dernière et de lui imposer un attouchement sexuel non désiré. Il s’est excusé dans la foulée, mais a par la suite ignoré les messages de la victime, entre autres au sujet de cette nuit-là. Un mois avant le post de Qui Embrouille Qui, cette dernière lui a fait savoir que cet épisode relevait du domaine de l’agression sexuelle. Suite à cette remarque qu’il décrit comme un déclic, Pasteur Charles explique avoir pris conscience de la gravité des faits et s’être remis en question, en se demandant comment il avait pu en arriver là. Par ailleurs, il affirme depuis avoir drastiquement diminué sa consommation d’alcool et de drogues et être suivi dans ce sens. Afin de ne pas reproduire les schémas de dissimulation et de mensonges de l’affaire Puzupuzu, il indique aussi en avoir parlé avec ses proches et ses collaborateurs, dont Qui Embrouille Qui. Suite à ces prises de paroles, l’éventualité que Charles minimise les faits a parfois été évoquée par certains.

Contactée par Trax, la victime en question souhaite rester anonyme, mais confirme en tout cas avec précision le récit de Charles concernant cette soirée. Elle affirme que leur amitié a été détruite par cette agression, mais estime que Charles a fait les démarches nécessaires pour empêcher autant que possible que cette situation ne se reproduise. Elle considère désormais cet épisode comme clos et précise tout de même qu’elle aurait aimé avoir été contactée par le collectif Qui Embrouille Qui avant la publication de son post, mettant indirectement en lumière l’agression qu’elle a subie.

« Il avait une grosse emprise sur moi »

Alors que les affaires de Puzupuzu et Pasteur Charles se sont principalement tenues en dehors du collectif, le troisième cas mentionné par le communiqué prend lui racine au sein même de Qui Embrouille Qui. En septembre 2019, Camélia, alors chargée de communication du collectif, se rapproche de l’un des membres du crew dont le nom d’artiste est Security DJ. Très vite, leur relation commence à tourner court. Camélia raconte : « J’avais déjà vécu une relation très violente quelques années plus tôt et, en comparaison, cette histoire avec lui avait l’air idyllique au début. Mais au bout d’un peu plus d’un mois, ça a commencé à partir en vrille. Il utilisait mon passé pour minimiser ses actes et me faire croire que le problème venait de moi.Il s’est montré violent à plusieurs reprises, sans parler de la violence verbale et psychologique. Il me harcelait tout le temps en me suivant jusque sur mon lieu de travail. J’ai essayé plusieurs fois de le quitter, mais il s’excusait, me promettait de changer, ou faisait du chantage au suicide en me disant que j’aurais sa mort sur la conscience. C’était très dur. Comme il avait une grosse emprise sur moi, je n’ai jamais rien dit à personne, jusqu’à ce soir à la Machine du Moulin Rouge. » 

Cette nuit-là, le 31 janvier 2020, la célèbre salle de Pigalle accueille AZF pour un mix durant toute la nuit. Au milieu de la soirée, une nouvelle dispute éclate entre Camélia et Security DJ, au point que ce dernier est finalement viré du club. Questionnée sur la nature de l’embrouille, Camélia se livre au reste du collectif et, dans la foulée, AZF décide de renvoyer Security DJ du crew. Après le post Facebook dans lequel son nom a été associé à ceux de Puzupuzu et Pasteur Charles, ce dernier dit avoir déposé une main courante. Il dénonce le fait que son nom ait été associé à celui d’une personne incarcérée pour des faits graves et dit avoir été la cible de menaces et d’insultes de la part d’inconnus suite à ce post Facebook. Il dément aussi fermement les accusations de Camélia et décrit « une relation ultra passionnelle ». « On s’aimait à la folie et, en même temps, on se détestait, on pouvait s’insulter de tous les noms. Il y avait des trucs de jalousie. Moi, elle m’écrasait », raconte-t-il. « Je ne pouvais jamais lui dire qu’elle avait tort, parce que dès que je m’énervais un peu en haussant le ton, elle disait aussitôt que j’étais violent avec elle. Ça m’est arrivé de frapper dans des meubles, de claquer des portes et de sortir faire des tours dans la rue en appelant ma mère pour lui dire que Camélia me rendait dingue. Il y a eu des insultes, mais je ne lui en veux pas, c’était des deux côtés. C’était des embrouilles de couples banales. » Security DJ reconnaît tout de même que par le passé, à une reprise, il a fait preuve de violence au sein du couple. « Il y a quelques années, j’étais avec une fille et je lui ai mis une tarte. C’est hyper grave. Ça m’a choqué. Je suis allé chez le psy après ça. Par la suite, mon combat, c’était justement de ne pas reproduire ça », explique-t-il, tout en précisant avoir parlé de cette histoire à Camélia dès le début de leur relation.

La jeune fille en question s’appelle Lou et ne fait pas partie de Qui Embrouille Qui. À l’époque des faits, en 2018, elle a tout juste 20 ans. « Une tarte  ? Ça, c’est l’histoire qu’il a décidé de raconter quand le sujet se présente », expédie-t-elle d’emblée. Elle décrit une relation d’un an et 9 mois, pendant laquelle les violences auraient commencé au bout d’un an. « Au début, c’était surtout des insultes. On se parlait mal, l’un comme l’autre. Et un jour, il m’a mis une gifle. Mais une vraie gifle, je suis tombée. À partir de là, ça a commencé à se répéter très régulièrement, à s’intensifier. C’est allé jusqu’à ce qu’il me séquestre. À la fin, c’était des menaces de mort tous les jours. Ensuite, c’est parti dans les coups de poing. Il me mettait à terre et il me rouait littéralement de coups de pieds. Il me tapait la tête contre les murs. » Security DJ dément fermement ces accusations. Des messages témoignent du fait que les amies de Lou se sont en tout cas inquiétées à l’époque des marques de violence sur son corps. Le 17 juin 2018, la jeune fille se voit prescrire un arrêt de travail. Le document mentionne un « traumatisme au poignet droit, il y a 24  h selon la déclaration de la patiente » et conseille une radiologie. Il est signé par un médecin qui est aussi un proche de Security DJ.

Quelques mois plus tard, Lou qui affirme avoir également subi des violences sexuelles, fait une tentative de suicide et finit à l’hôpital. « Là, il est venu me voir. Il m’en voulait énormément d’avoir fait ça alors qu’il m’y avait poussé. Il disait que tout le monde allait penser que c’était à cause de lui. J’étais toujours en rémission, dans mon lit d’hôpital, et il m’a agressée en m’appuyant le poing contre la gorge. C’est vraiment suite à ça que j’ai mis fin à notre relation définitivement. » De son côté, Security DJ dit qu’il n’aurait que secoué le lit en criant ce jour-là. « Les gens du personnel hospitalier ont entendu mes cris et ils ont mis la pression à Lou pour qu’elle pose une main courante contre moi », précise-t-il. Le 15 octobre 2018, cette dernière dépose une main courante pour coups et blessures.

L’une comme l’autre, nous avons réalisé que nous n’étions pas des cas isolés. À partir de là, on s’est dit qu’il fallait agir.

Plus tard, quelques jours avant le post Facebook de Qui Embrouille Qui, Lou et Camélia, qui ne se connaissaient pas au départ, entrent en contact. « On a parlé une heure au téléphone et ce coup de fil a changé ma vie. On a comparé les messages qu’il nous avait envoyés et c’était exactement les mêmes », explique Camélia. « On y retrouvait les mêmes mécanismes de manipulation psychologique et la même manière de se mettre tout le temps en position de victime. L’une comme l’autre, nous avons réalisé que nous n’étions pas des cas isolés. À partir de là, on s’est dit qu’il fallait agir. » En juin 2020, elles déposent deux plaintes séparées contre Security DJ pour violence, harcèlement et viol. Elles décident aussi de contacter par téléphone la nouvelle copine de Security DJ pour la prévenir d’éventuels abus. Suite à cet appel, Security DJ dépose une autre main courante, le 4 novembre 2020, où il décrit de nouveau « des mensonges à mon encontre afin de nuire à mon image », ainsi qu’une plainte pour harcèlement moral contre Camélia, le 25 novembre 2020. À l’heure où nous écrivons ces lignes, les plaintes déposées sont en cours de traitement. 

«  Quelqu’un d’extrêmement toxique  »

On le sait, même s’il est souvent le premier à brandir la notion de safe space et à dérouler des discours sur l’importance de l’inclusivité, le monde de la nuit ne déroge pas à la règle d’un sexisme systémique. Comme partout ailleurs s’y pose le problème des violences sexistes et sexuelles, d’une misogynie toxique et d’agressions de tous types. Il n’est donc malheureusement pas surprenant que des collectifs de musiques électroniques puissent être le théâtre de ce genre de comportements, qui existent sans aucun doute bien au-delà du cas de Qui Embrouille Qui. En revanche, on peut se questionner sur les raisons pour lesquelles ce collectif en particulier a pu être le cadre de tant de violence.

Parmi les personnes questionnées à ce sujet, nombreuses sont celles qui dans un premier temps soulignent la manière dont le crew s’est formé. « Ce n’est absolument pas un collectif dans le sens où depuis le début, c’est surtout AZF, et un peu Pasteur Charles, qui nomme les gens qu’elle veut avoir dans sa bande. À mon avis, le manque de soin vient aussi de là. On n’est pas sur une dynamique de groupe et d’entraide, mais plutôt sur de la curation, de la programmation. Peu de temps après sa création, certaines personnes ont d’ailleurs préféré prendre leurs distances avec le collectif à cause de ça », détaille l’un des anciens membres de Qui Embrouille Qui. Une structure organisée autour de sa cheffe qui, selon plusieurs DJs du groupe, a pu être accentuée par le caractère parfois colérique et irritable d’AZF. Un tempérament que la DJ n’a d’ailleurs jamais caché, puisqu’en 2018, elle racontait notamment à Trax sa jeunesse, son arrivée à Paris, « les premières bastons de rue à Pigalle, les premières agressions » et le but qui l’anime  : « Toute ma vie, ça a été de sortir cette violence en moi ».

©Jacob Khrist

Malheureusement, cette violence serait parfois sortie autrement qu’à travers des DJ sets cathartiques. Au sein de la scène électronique française, nombreux sont ceux·celles qui semblent avoir des histoires à raconter sur le sujet, mais peu d’entre eux·elles osent parler à visage découvert tant la DJ est devenue, au fil du temps, une figure incontournable du microcosme de la nuit parisienne. Pourtant, AZF elle-même a parfois confessé à ses proches avoir fait preuve de violence sur ses anciennes compagnes, au point de leur causer des blessures conséquentes, comme un doigt cassé ou une clavicule fracturée. « C’est quelqu’un d’extrêmement toxique dans ses rapports aux autres, notamment dans ses relations amoureuses », résume Laura*, qui a été en couple avec la DJ pendant un moment. « Elle est violente physiquement et nous en sommes plusieurs fois venus aux mains. Mais il y a aussi une violence psychologique et mentale du fait d’être en couple avec elle. Il y a une emprise. Elle installe un climat de crainte et de peur dans toutes ses relations. Elle instaure le conflit, il y a de la manipulation. C’est purement toxique. Elle va te donner l’impression que tu es la huitième merveille du monde pour ensuite te rabaisser et te mettre en miettes. J’avais l’impression d’être dans une relation de torture psychologique. »

De son côté, Charlotte* qui a elle aussi subi la violence physique de la DJ lors de leur relation amoureuse affirme : « Je n’ai jamais eu aussi peur de quelqu’un. Quand on se voyait, elle pouvait dire qu’elle avait mal aux côtes, car elle s’était battue avec un videur par exemple. Il y avait tout un truc autour d’elle avec ça. Dans le cadre du travail ou des amis, tout le monde se disait  : “Il ne faut pas l’énerver, sinon elle peut être violente”. En couple, elle me coupait de mes amis, me rabaissait, m’humiliait. Mentalement, c’était une horreur. » En lien avec cette violence, AZF a souvent insisté sur le fait qu’elle se soigne et a précisé à plusieurs reprises avoir stoppé toute consommation de drogues et d’alcool. Il semblerait néanmoins que certaines violences aient eu lieu après le début de cette période d’abstinence. Contactée à plusieurs reprises par l’intermédiaire de son manager, AZF n’a pas voulu répondre à nos questions.

Je n’ai jamais eu aussi peur de quelqu’un.

Au fil des rencontres et des interviews réalisées pour cette enquête, nous avons pu constater à quel point les différents témoignages recueillis peuvent parfois se ressembler dans les comportements qu’ils décrivent, d’une affaire à l’autre. Ils soulignent aussi, dans certains cas, des mécanismes psychologiques renvoyant à des degrés divers aux logiques d’emprise et de manipulation, potentiellement amplifiées par les situations de violences que certaines victimes ont pu connaître par le passé. Mais surtout, ces témoignages insistent très largement sur le rôle indirect joué par l’entourage dans ce type d’affaires. Nous avons été tristement surpris de constater, qu’au sein de la scène électronique parisienne, nombreux sont ceux·celles qui avait connaissance, au moins partiellement, des faits avancés par ces témoignages. Si la présomption d’innocence est un principe fondamental que nous tenons à rappeler ici, elle ne doit pas pour autant se transformer en prétexte pour tourner le regard sur des actions condamnables que l’on préférerait ne pas voir ou ne pas connaître. En cela, les cas d’agressions sexuelles et de violences sexistes ou conjugales sont presque autant l’affaire des victimes et de leurs agresseurs·ses que celle de leurs entourages y assistant sans réagir. « J’aurais préféré ne pas savoir pour ne pas avoir à me poser de questions », nous a un jour avoué à demi-mot l’un de nos intervenants. Espérons que dans le « monde d’après » qui commence à prendre forme, nous nous poserons ces questions.

* Les prénoms ont été modifiés à la demande des personnes concernées

Cet article n’a pas pour but de remplacer la justice et nous rappelons que tant qu’elles n’ont pas été condamnées par un tribunal, les personnes mentionnées dans cette enquête bénéficient de la présomption d’innocence.

Si vous vous reconnaissez dans certains des témoignages de cet article, ou si vous avez déjà assisté à des situations de ce type, nous vous invitons à consulter au plus vite le violentomètre créé par l’association En Avant Toute(s) et à vous rendre sur le site arretonslesviolences.gouv.fr pour trouver conseil.

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