Acid Arab : “Nous sommes devenus radicaux dans le mélange”

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©DR
Le 26.10.2016, à 15h05
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Écrit par Trax Magazine
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Acid Arab a surgi des tréfonds de Pigalle avec un message d’amour tellement universel qu’il a franchi tous les écueils habituellement placés entre le pôle « dance avec boucles folkloriques » et l’également redoutable « soupe world-à-bonne-conscience ». Le secret : tout assumer. Le son dancefloor à mort. Le ton « amour de la vie ». La vrille mentale qui justifie chaque morceau. Guido et Hervé ne sont pas des hippies bienveillants même s’ils sourient tout le temps. Ce sont des vengeurs démasqués venus foutre un beau bordel festif – un souk, autrement dit, entre la tech-house aux chaussons en fourrure de chatons et la techno martiale qui beate bien raide.Propos recueillis par Florian Pittion-Rossillon

 

Acid Arab – Sayarat 303

Le nom « Acid Arab », vous l’avez choisi parce que ça sonne mieux que, par exemple, « Kétamine et judaïté », ou « Fraternité des bouddhistes sous héro » ?

Hervé : Oui, ou « Bagdad Disco », et autres idées nulles qu’on a eues avant ça.

Est-ce que, dans un effort de post-rationalisation, on peut dire qu’il y a une envie de rendre hommage à des sujets à la mode, comme le retour du LSD, ou aux Arabes ?

Guido : En tout cas, il y a une volonté de concept. À une époque, avec Hervé, on faisait une soirée chez Moune qui s’appelait Moune Power. J’avais constaté que ce n’étaient plus les DJ’s qui faisaient bouger les gens mais les soirées à concept. Donc pour chaque soirée, on cherchait un nom, une identité. On avait arrêté Moune Power, il fallait lui trouver une succession. On avait joué à un festival à Djerba avec Hervé, en ping-pong avec deux autres copains dont Gilb’R de Versatile. Et c’est pendant ce ping-pong qu’il est venu comme une évidence qu’il y avait quelque chose à explorer avec l’électronique et l’Orient. Là, on tenait le concept. Le nom est venu plus tard, quand on a fait bosser la graphiste sur l’identité de la soirée. On avait un nom pourri, HoumtSouk. On ne serait pas allés bien loin. Et quand on a décrit à la graphiste, Naïla Guiguet, qu’on voulait faire une soirée qui jette un pont entre l’acid house et les musiques d’Orient, elle a dit « OK, vous voulez faire une soirée acid arabe ». On s’est regardés avec Hervé : « A-cid A-Rab, quoi, ça pète ! ».

“Ce qui a changé, c’est notre angle d’approche. D’être radicaux dans le mélange. On ne colle pas un beat house derrière un sample. On creuse. On veut faire sonner les machines techno.”

Quelque part, c’est simple : Acid Arab, c’est complètement trippé et les gens kiffent.

Hervé : Ils se lâchent, dansent énormément, plus que sur de la house traditionnelle.

Guido : Et « trip » a un double sens. Le côté voyage, grâce aux sonorités un peu spéciales.

Là, il y a deux sujets : la transe et le voyage. Premièrement, le transcendantal, avec un morceau comme « Gul l’Abi ».

Guido : C’est une chanson d’amour.

Hervé : C’est lancinant, avec les voix des femmes qui vont et viennent. C’est ce qu’on cherche quand on est en studio : on cherche un truc qu’on pourrait écouter vingt minutes. Alors on creuse dans ce sens-là. À la base, il doit y avoir cette sensation d’abandon de soi. C’est ce qu’on voulait quand on a fait cet album, plus que trouver des mélodies : trouver ce qui fait qu’on est dedans mentalement.

La musique de cet album a un côté mental assumé.

Hervé : Sur plein de morceaux. « Houria » avec Rachid Taha, très mental et très sombre. « Tamuzica », psychédélique.

Justement, le côté sombre : Musique de France a un côté Summer of Love qui voisine avec un côté dark, urbain, dur.

Hervé : Ça, ça vient de l’autre moitié d’Acid Arab, Pierrot Casanova et Nicolas Borne, qui ont monté un studio où l’on travaille et où les références sont Trent Reznor, Throbbing Gristle, Suicide. Très indus. Donc, quand on y va avec une maquette qui sonne pouêt-pouêt ou house tribale, on ressort avec un son bien lourd à la Chemical Brothers. C’est la touche Shelter (le nom du studio, ndlr).

Ils ont une prise importante sur le son ? C’est venu tout de suite ?

Guido : Ils font partie du groupe, même si ça ne se voit pas parce que nous sommes au front.

Hervé : Quand on a commencé l’album, les références étaient Bunker Records, Jacks of Beats, ces labels hollandais avec un son techno très dur. On voulait un son pour nos soirées qui mêle l’organique de la musique arabe, avec un son acid house et techno bien rough. Ce qu’on a obtenu au Shelter. Ils ont un matos impressionnant, limite flippant. Beaucoup de synthés qui passent dans Cubase et ses plug-ins. Ce n’est pas du 100% analogique mais c’est très machines.

©Pierre-Emmanuel Rastoin

En termes de références, vous balayez de la fin des 70’s avec Suicide – sur ce fameux track avec Rachid Taha – à de la techno très rave de 1992 en passant par le new-beat, l’EBM.

Guido : Il y a une volonté sur l’album d’être à la page de nos DJ sets qui ont considérablement évolué en quatre ans. Au départ, c’était très house, acid, avec des éléments orientaux, parfois turcs ou indiens, qui se mélangeaient. Plus on avance, plus on découvre d’autres musiques électroniques avec des éléments arabisants. Finalement, le spectre électronique s’est ouvert à mort dans nos sets. Aujourd’hui, en une heure et demie de set, on passe de la trap, de la techno énervée, de la house, du nu-disco, parfois même du gabber.

Hervé : En faisant l’album, on a testé plein d’idées qui pouvaient correspondre avec nos sets, ce qui nous a donné la liberté d’aller dans plein d’endroits. Donc ce n’est pas un album de house, de techno, de trip-hop. C’est un album d’Acid Arab.

Guido : Quand Hervé dit ça, ça peut faire provoc mais quand on a commencé le projet, on se disait que le terme « Acid Arab » désignait un genre musical à créer.

Hervé : Ceci dit, on n’a pas inventé le mélange entre les musiques orientales et la musique électronique. Il y a eu plein de vagues. Dans l’ambient, le trip-hop, la lounge, même si là, c’était dégueulasse.

Guido : On avait tous ces morceaux, c’était la base de nos DJ sets des débuts.

Hervé : Ce qui a changé, c’est notre angle d’approche. D’être radicaux dans le mélange. On ne colle pas un beat house derrière un sample. On creuse. On veut faire sonner les machines techno.

Acid Arab DJ set #2 @ Le Mellotron

“C’est comme lorsque James Bond arrive dans un pays arabe et qu’on entend trois notes de crin-crin arabisant pour planter le décor. Il fallait aller au-delà de ça.”

Il y a une évidence dans la musique d’Acid Arab. D’un côté, la finesse des compos qui révèle la richesse de votre culture. La profondeur du son. Et d’un autre côté, cette évidence qui permet de rentrer dans la musique sans être érudit des musiques orientales.

Hervé : Parce que ce n’est pas une musique d’érudits. Quand les musiciens venaient en studio, ils nous emmenaient quelque part, et nous aussi, on les emmenait quelque part, là où se crée notre son qui ne rentre pas dans les codes de la musique orientale. Parfois, des musiciens ne comprenaient pas vraiment où l’on voulait en venir, car on avait une approche naïve de leur musique. On s’emparait d’une boucle, on la tordait dans tous les sens, comme on le sentait. À l’opposé d’une démarche d’érudit. Bien entendu, on respectait le travail de base.

Oui, car vous ne sortez pas de nulle part et vous avez connu plusieurs époques. D’ailleurs, que pensez-vous de la remise au goût du jour d’artistes des années 90 qui reviennent car des gens, qui ont la moitié de leur âge, attendent qu’ils leur transmettent quelque chose ?

Guido : C’est une évidence. C’est ce qu’a amené Concrete à Paris et qui est assez incroyable : ils vont chercher des DJ’s qui ne jouaient plus depuis 5 ou 8 ans, les remettent sous les projecteurs et les gens sont dingues. À une époque, c’était flippant, tout le monde était DJ, avec son ordi voire son téléphone, c’était n’importe quoi. Visiblement, le public n’a pas été dupe de cette merde et ça n’a pas duré. Ça aurait pu être un cauchemar, avec un milliard de DJ’s sur la planète, et finalement, ça s’écrème, et Concrete a fait un beau boulot pour ça en remettant à son poste le DJ transmetteur d’histoire, en remettant en valeur la discothèque des gens. Car Internet a fait disparaître la discothèque personnelle. Il n’y a plus de rareté. Mais ces soirées ont ramené la possibilité de la découverte. On est en plein dans cette époque. Ceci dit, Acid Arab propose autre chose. Pas un DJ set d’érudit ou d’historien.

Acid Arab – “La Hafla” feat. Sofiane Saidi

Vous insistez sur le fait que ce que vous proposez est une rencontre et pas une fusion. La différence est subtile.

Hervé : Ce que j’appelle “fusion”, c’est quand la musique orientale est utilisée comme une tapisserie. Un cliché.

Guido : On connaît tellement de morceaux qui se contentent de sampler une ligne de darbouka ou de violons. C’est cliché. Alors ça marche car on sait où on est, où le producteur veut nous emmener. Mais c’est cliché. C’est comme lorsque James Bond arrive dans un pays arabe et qu’on entend trois notes de crin-crin arabisant pour planter le décor. Il fallait donc aller au-delà de ça.

Les artistes qui sont venus enregistrer leur voix étaient-ils familiers de ces environnements électroniques ?

Hervé : Sofiane Saidi sort énormément, il connaît la musique, il a compris tout de suite où l’on voulait aller. Il avait travaillé chez lui. Il avait de très bons hooks sur chaque phase du morceau, il l’avait compris. Jawad El Garouge, chanteur de gnawa, c’était moins évident. On l’a enregistré sur une plage de dix minutes, sur une rythmique house. Finalement, une version sans la voix est sortie sur Versatile (“Mogador”). Puis il est revenu. Il y a eu plusieurs étapes. Ça a été laborieux, mais intéressant.

Acid Arab – Mogador (Club Version)

Quel est le public qui vous a le plus surpris, parmi tous ceux que vous avez eus, entre technoïdes et festivals world ?

Guido : Le public de scènes gratuites, à des horaires fin d’après-midi/début de soirée. Il y a toutes les couches sociales. Il y a les enfants, il y a les vieux. Toutes les origines. Là, c’est vraiment dément, mais ça n’arrive pas souvent : Rouen, Montpellier, Marseille… C’est dingue, plus fort qu’un public de teufeurs. Quand il y a tous ces enfants, c’est vraiment gratifiant.

Ça fait quoi de jouer au Sonar devant 5 000 personnes ?

Hervé : C’est prestigieux. Je suis de Nice, j’y allais tous les ans avec les copains, même parfois sur les plages avec les Anglais qui faisaient des grosses teufs hardcore. Donc quand on y a joué, j’étais hyper stressé, mais ça s’est trop bien passé.

Guido : On a partagé les loges avec Kenny Dope, quand même.

Est-ce que votre côté trippy-jumpy, ça fout une claque à tous ces mecs qui viennent faire un live-play avec le nez dans leurs écrans ?

Guido : Non. Ça ne fout de claque à personne. Ça ne sert à rien de stigmatiser quiconque. Il peut aussi arriver qu’un mec débarque avec un projet techno de malade à cinq sur scène avec de l’analogique et qu’il ne se passe rien. Et un gars tout seul avec son ordi va faire un truc qui défonce. Ce qui compte, c’est le résultat.

“À la fin, un monsieur de 60 ans vient nous voir avec un bel accent marseillais, il dit : ‘Tu sais, je suis né à Marseille, et ce que vous avez fait ce soir, c’est Marseille.’ Trop la classe.”

Si Sarkozy passe en 2017 et qu’il vous demande de venir jouer Place de la Concorde pour fêter ça, vous y allez ?

Les deux en chœur : Non.

Hervé : On a joué à Nuit Debout. C’était politique dans la démarche.

Si, avec le succès, on vous propose de jouer votre répertoire avec l’orchestre philharmonique de Radio France, vous y allez ?

Guido : Ça serait tentant, mais non. On veut garder notre identité de groupe électronique.

Hervé : C’est pour ça qu’on a un clavier et pas une percu. On veut que ça reste électrique.

Guido : Notre truc est déjà tangent de la fusion, alors il ne faut pas aller trop loin là-dedans.

Fuck fusion, quoi.

Guido : Totalement.

C’est quoi le plus beau compliment qu’on vous ait fait ?

Hervé : On jouait dans une teuf gratuite à Marseille. Une soirée à la Friche. À la fin, un monsieur de 60 ans vient nous voir avec un bel accent marseillais, il dit : « Tu sais, je suis né à Marseille, et ce que vous avez fait ce soir, c’est Marseille. » Trop la classe.

Guido, toi qui a été journaliste pendant 20 ans, ça fait quoi aujourd’hui d’être de l’autre côté ? Ça t’est déjà arrivé de vouloir balancer le journal par la fenêtre ?

Guido : Tellement de fois. C’est horrible de répondre aux questions, c’est souvent les mêmes. On le fait de bonne grâce, c’est le jeu. Tellement de gens rêveraient d’être interviewés, ça serait dingo de s’en plaindre. Mais ce n’est pas très facile, et le résultat est souvent décevant, quand ce qu’on dit devient ce qu’on lit.

Tu as des conseils à donner ?

Guido : Travaillez mieux. Engagez des correcteurs. Envoyez les articles aux artistes pour être sûrs qu’il n’y ait pas de fautes. Encore récemment, dans une interview, on parlait de Gilb’R, notre ancien label manager et ami, disant que c’était intéressant qu’il ait des racines tunisiennes. Dans le journal, il y avait marqué : « Gilb’R a des racines égyptiennes ». Ça peut paraître anecdotique, mais les quelques dizaines de gens qui vont lire l’article et qui savent que Gilb’R a des origines tunisiennes vont se dire qu’on confond tout, qu’on ne connaît même pas notre pote !

Hervé : Si ç’avait été un italien, ils n’auraient pas écrit par erreur qu’il est espagnol. Concernant une certaine partie du monde, on fait moins attention.

Tout ça, c’est arabe et compagnie.

Guido : C’est génial que tu dises ça. Cette phrase, on l’a fait nôtre dès le début du truc, pour la retourner et en faire un truc un peu marrant. Au tout début, on jouait des trucs indiens. Un célèbre DJ parisien est venu me dire : « Mais vous avez joué de la musique de Bollywood ?!? » On a répondu : « Pas grave, tout ça c’est arabe et compagnie, c’est pareil. » (Rires.)

Stil Featuring Cem Yıldız

En musique de fond défilent des tracks dans lesquels une voix robotique slalome en arabe entre des kicks très lourds et distordus. Sorte de hip-hop/big beat d’abord démembré puis rebranché selon les plans d’un androïde hantant le troisième sous-sol du parking d’un club gavé de danseurs fous. Pesanteur et vélocité dans les mêmes séquences hargneuses autant que festives : c’est une des sorties à venir sur le label d’Acid Arab. Qui va donc finir par vraiment se retrouver à la tête d’un mouvement musical et culturel, contribuant à pulvériser par le beat et la disto les derniers clichés selon lesquels ce qui est arabe est incompatible avec les plaisirs des dancefloors électroniques. Pouvoir du booty qu’on agite. Gloire d’Acid Arab.

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