À voir : Un plasticien passionné par la free party peint des scènes de fêtes sauvages avec ultra-réalisme

Photo de couverture : ©Robin Wen
Le 27.09.2022, à 12h49
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©Robin Wen
Photo de couverture : ©Robin Wen
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Rencontre avec Robin Wen, artiste plasticien qui mêle sa passion pour la free party à des techniques de dessin au stylo bille et de peinture ultra classique.

Une clairière, un ciel parsemé de nuages, quelques chiens… Le tout dans peint à l’acrylique dans un style qui rappellerait les peintures anglaises du 18ème siècle. Mais dans ce décor se trouvent aussi des bâches bleues, quelques camions, et un mur d’enceintes léché par des flammes… Ce tableau ne représente pas une partie de chasse, mais bel et bien une scène de free party désertée au petit matin.

Des œuvres de Robin Wen se dégagent quasiment des kicks de tribe et une odeur d’essence. Passionné par le monde de la free party, l’artiste français basé en Belgique donne à voir des instants de ces fêtes sauvages à travers des dessins réalisés au stylo à bille, des peintures et des sculptures qu’il réalise dans son atelier à Ixelles. S’il n’est pas rare que des artistes s’intéressent à la culture de la free, le travail de Robin Wen est frappant de part le contraste entre le sujet très alternatif auquel il se consacre et les techniques académiques et classiques dont il se sert pour le mettre en valeur. Très réalistes, ses œuvres sont un plongeon dans ces soirées illégales et une déclaration d’amour à ce milieu. Rencontre avec l’artiste à l’occasion de son exposition (ouverte jusqu’au 5 novembre) à la Tour À Plomb, à Bruxelles.

«Erreur404»©Robin Wen

Peux-tu te présenter rapidement, ainsi que ton parcours?

Robin Wen, 28 ans. J’ai grandi dans les Hautes-Alpes en France, puis
j’ai fait mes études d’art à la Cambre en Belgique. J’ai été diplômé en 2018, et depuis, mon atelier se situe à Ixelles, c’est là où je mène mes activités artistiques. Mes créations sont essentiellement du dessin et de la peinture, et parfois des installations. La Belgique m’a toujours attiré, le surréalisme belge et la peinture flamande, c’est là où j’ai créé mon petit nid, autour d’héritages culturels que j’apprécie.

©Robin Wen

Quand as-tu commencé le dessin ?

Comme beaucoup de gens, j’ai commencé à dessiner au coin de la feuille (parfois en cours, parfois au téléphone), au fil du temps, le dessin a fini par remplir la page. Le dessin est un médium instinctif, avec une dimension précieuse et fragile à la fois. Je mène un travail avec le stylo à bille depuis toujours, c’est un outil que je qualifierais de ”pauvre”, ce n’est pas relié à une tradition comme la peinture à l’huile ou l’aquarelle. Par la banalité de l’outil, pratique, accessible et bon marché, il se retrouve partout, dans nos bureaux et nos salles de classe. J’aime le confronter avec une technique classique dite ”noble”, le réalisme, ça me permet de valoriser certains sujets. C’est un travail long, je fais de petits traits superposés pour créer l’ombre, avec un débit de l’encre régulier du stylo à bille (pas besoin de tailler, de recharger en plein exécution du dessin). Cela me permet de rester concentré sans interruption sur la création du dessin, et me permet également d’entrer plus facilement dans un état quasi méditatif.

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«Blue rave», Stylo à bille sur papier, 22 x 27 cm
©Robin Wen

Quels sont tes principaux sujets/thèmes ?

La free party, c’est un milieu où j’ai grandi, la liberté qui en découle m’a marqué, ainsi que les éléments visuels de ses soirées que je m’amuse à reprendre, en composant de nouvelles scènes; j’isole certains éléments de son contexte, pour faire focus dessus, et apporter cette impression d’étrangeté, de surréalisme. Cette notion d’étrangeté est importante pour moi, car cela permet qu’une image nous interpelle et nous questionne, c’est ce qui nous donne envie d’en savoir plus, de trouver une réponse. Pour quelqu’un qui ne connaît pas la free party, ces objets rendent les scènes encore plus étranges. Je fais un travail très réaliste voire hyperréaliste parfois, et c’est important que je ne donne pas tout à voir ; je compose les éléments comme des formes abstraites: des portraits sans visage, des corps dans la pénombre, des sujets déshumanisés, des scènes de fête sans fête, sans public.

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«Entrelacement», Stylo à bille sur papier, 30 x 24 cm
©Robin Wen

Quels sont tes médiums/supports préférés, pourquoi ? Peux-tu décrire ton processus de création ?

En ce moment je travaille sur trois médiums : le dessin avec du stylo à bille, la peinture à l’huile ou en acrylique, et de la sculpture.
Je dessine au stylo à bille, pour son aspect ”pauvre”, l’outil qui n’est pas rattaché à une tradition historique telle que le graphite ou l’aquarelle, et de le traiter avec une technique classique dite ”noble”, le réalisme. Cela me permet de traiter des sujets tels que la free party, qui est généralement peu valorisée. Mes dessins sont souvent appréciés pour leurs détails ; on prend parfois plus de temps à regarder l’œuvre, et on prend plus de temps à l’apprécier.
Je peins à l’acrylique ou à l’huile ; mes peintures sont souvent rattachées à un format historique, où je peux m’amuser à faire le lien avec des tableaux connus ou bien des scènes de genre, c’est la frontière entre deux cultures, avec des références à la culture artistique (souvent classique) et des références à la culture de la free party. Quelqu’un qui ne connaît pas la free party n’aura pas tous les outils pour décrypter le tableau, tout comme quelqu’un qui n’a pas les références en histoire de l’art ne pourrait pas savoir à quel sujet je fais allusion. C’est en quelque sorte confronter une contre-culture à “la” culture.
Enfin mes sculptures font souvent échos à mes peintures, des sculptures sonores, en me basant sur des plans de sounds systems. En ce moment je travaille sur une sculpture de chien, avec un taxidermiste.

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«Ballon», Huile sur panneau, 40 x 60 cm
©Robin Wen

Peux-tu décrire ta sélection d’images ? Qu’est-ce qu’elles t’évoquent ?

«ERREUR 404», Acrylique sur panneau, 420 x 110 cm©Robin Wen

C’est un triptyque de peinture réalisé en acrylique, qui représente une scène de fête sans fête, un simulacre en quelque sorte, un faux-semblant d’une fête “convenable”. Les free parties sont illégales, et même si ces soirées sont souvent au milieu de rien et qu’elles génèrent beaucoup de volume,  je les montre dans un état de silence.
Le premier panneau montre un mur de son à moitié bâché, sans public, uniquement des chiens, presque comme une scène de chasse. Ce sont toutes des scènes construites à partir de plusieurs images.
Le deuxième panneau représente des caissons d’enceintes brûlés, j’ai repris une image assez médiatisée, car c’est un acte de protestation que « de brûler les enceintes plutôt que de laisser se les faire saisir ». Personne ne fait cela, en réalité, ils sont réalisés avec des sono quasiment inutilisables, mais c’est une image assez forte. Je l’ai représentée derrière un paysage du type peinture anglaise, on retrouve ce genre de paysage dans les portraits anglais du 18 ème siècle.
Sur le troisième panneau, ce sont des bottes de foin à la place des caissons d’enceintes, les caissons sont toujours empilés tel un mur, les basses en bas sont plus larges, les médiums au milieu et les aigus en haut, c’est  un mur de son en paille, avec des bâches devant, comme des drapés devant une nature morte. On retrouve souvent des bâches dans les free, pour les protéger de la pluie, mais ici ça sert plus à cacher que protéger.
Le titre ERREUR 404 fait référence au nom donné d’un sound system, et ironiquement, ce sound system s’était  fait saisir son matériel à l’époque.

«Feu de camp», Bois et système audio, Dimension variable ©Robin Wen

C’est une sculpture sonore, j’ai modifié les plans d’un caisson d’enceinte pour que la musique ne sorte pas mais s’étouffe à l’intérieur, comme s’il y avait du son très loin. En free, les caissons sont souvent en bois et recouverts d’une peinture noire qui protège le bois, les caissons sont fabriqués à la main et sur mesure. Ici ce n’est pas de la peinture noire mais du bois carbonisé, comme si c’était  un feu de camp qui était resté là après une fête. Cela fait aussi référence à cet acte de résistance qui à été médiatisé «  plutôt brûler les caissons que de se les faire saisir ». Pour quelqu’un qui ne connaît pas ce type de sonorisation, cela peut ressembler à un ovni (2001, L’Odyssée de l’Espace), ce monolithe noir qui sort de nulle  part. La musique émise de la sculpture est de la tribe, une musique typique de la free.

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«Entrelacement», Stylo à bille sur papier
©Robin Wen

C’est une série de dessins avec un stylo à bille, dont les visages ne sont jamais dévoilés, les corps sont mis en avant, je m’amuse à isoler et à composer ces éléments comme des formes abstraites. Ces images sorties de leur contexte, c’est un acte affectif qui peut être interprété comme son contraire. Je travaille avec le stylo à bille 4 couleurs de la marque BIC, c’est un travail très long et minutieux qui ne laisse pas de place à l’erreur, des couches superposées, uniquement avec une palette de couleurs réduites.

Quel lien entretiens-tu avec la nuit et la fête ? Avec la musique plus globalement ?

Je travaille généralement la nuit, c’est plus calme et propice à la création, j’y retrouve cet état quasiment méditatif plus rapidement. C’est finalement aussi intense qu’une nuit blanche à faire la fête.
Très jeune j’ai commencé à fréquenter le monde de la free party, les musiques étaient différentes (mais aussi, il faut avouer que j’appréciais que ce soit gratuit). C’est au début du lycée, dans les années 2010 que je me suis lancé dans la construction d’un sound système avec des amis, et très vite, le mur de son s’est élargi aux villes voisines, les multisons se sont multipliés et le public n’a cessé de grandir avec. Le sound système est toujours actif aujourd’hui. Et le jeu du chat et de la souris a commencé comme ça. Chaque région et sound system fonctionne différemment, dans les Hautes-Alpes par exemple, on se connaît quasiment tous, anciens, jeunes, ainsi que ceux des villes voisines.

Aujourd’hui, le monde de la free est un peu plus coloré, moins stéréotypé que les vêtements kakis et le crâne rasé, on peut dire que ça s’est généralisé. Mais l’image peu valorisante est toujours là : si tu es fonctionnaire, tu ne vas pas forcément dire au travail que tu es allé en free la veille ! Je crois que c’est Bourdieu qui disait que la contre-culture n’existe pas, car à un certain moment, la culture légitime finit par récupérer la culture qui est en marge, pour en faire une culture officielle. Bien que le processus soit lent, je pense que c’est un fait inévitable, comme par exemple parler de la free party comme je le fais dans l’art contemporain, joue probablement aussi un rôle dans son rayonnement. Les œuvres contemporaines sont en partie des produits de luxe, parfois des collectionneurs achètent mes dessins ou peintures car ils apprécient l’esthétique de l’œuvre, puis ils se renseignent ensuite sur la free party car ils ne savent pas ce que c’est. C’est un monde secret qui n’est visible qu’à ceux qui y sont conviés. On peut se demander si la free party serait toujours de la free party si c’était ouvert à tout le monde. Je reste convaincu que c’est avant tout un état d’esprit à changer.

«Système51», Acrylique sur panneau, 30 x 48 cm©Robin Wen

Qu’est-ce qui t’inspire dans la free party ?

Les éléments visuels uniques m’inspirent beaucoup, j’ai parfois l’impression de me retrouver autour d’une installation d’art contemporain, ou d’une performance contemporaine constante. C’est un terrain d’inspiration sans fin, c’est là où je puise mes matières premières à transformer. Les bâches, les chiens, les codes vestimentaires, les murs de caissons, les vibrations de la basse… Il y a aussi ses légendes, propres à la culture de la free, le nombre 23, les Spiral Tribe, des scènes plutôt incroyables comme les caissons brûlés qui témoignent d’un acte de protestation contre la saisie, les manifestations sonores qui finissent avec l’arrivée  des CRS, ou bien juste des objets étranges, improbables où tu te demandes ce qu’ils peuvent bien faire là…

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«Ballon», Huile sur toile, 160 x 160 cm
©Robin Wen

Peux-tu nous parler de ton exposition à la Tour à Plomb ?

C’est une exposition personnelle, où je présente des dessins, des peintures et des sculptures. L’exposition présente un ensemble d’œuvres en rapport avec la free party. C’est l’occasion de voir la free party sous un angle artistique, surréaliste et amusant. Je remercie d’ailleurs l’invitation de Stéphane Roy, qui est commissaire de cette exposition.

©Robin Wen
  • Tour À Plomb (Rue de l’Abattoir 24, 1000 Bruxelles)
  • Curation : Stéphane Roy
  • Expo : 28.09.22 > 05.11.22
  • Lundi à Samedi : 10:00 – 21:00
  • Gratuit – Entrée Libre
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