À voir : l’écrivain Simon Johannin collabore avec le rappeur Jardin sur un mini-film poétique

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Simon Johannin et Jardin
Le 12.01.2021, à 10h47
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©Simon Johannin et Jardin
Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Simon Johannin et Jardin
Après le festival EXTRA! à Beaubourg en septembre 2019 et Actoral à Montevideo à l’automne 2020, l’écrivain Simon Johannin et le producteur Jardin collaborent à cet objet étrange, frayant entre clip low tech, spoken word et cinéma expérimental dans un voyage vers les franges urbaines sous un soleil de fin du monde.

Par Arnaud Idelon du collectif 16AM dans le cadre du programme “Ressource Obscurité” qui explore les potentiels de la fête comme médium artistique autonome.

Aux premières secondes, l’écran est séparé en deux tiers / un tiers sur la vidéo postée la veille sur YouTube. Sur la partie droite, Jardin s’avance de dos, harnais minimaliste couleur chair sur torse nu vers un booth de fortune : consoles, micro, pédales et MacBook sur table bancale à tréteaux. Devant lui la Garonne dans l’heure bleue, la journée déclinant derrière un pylône de ligne à haute tension, à ses pieds des cadavres de bouteilles et sac en plastique ; les environs du Port Autonome de Bordeaux. Sur la partie gauche, un trajet filmé au smartphone au travers des vitres salles d’un RER ou Transilien sur lequel défilent en plan séquence zones commerciales, parkings, usines, banlieue pavillonnaire entre autres figures péri-urbaines. Dans le casque, c’est tantôt des punchlines, refrains et mot apatrides jetés en fragments par Jardin sur ses samples dans le couchant, tantôt le murmure monocorde de Simon Johannin qui égrenne les vers adaptés du poème Notes sur la Ville publié en mars 2020 dans la Nouvelle Revue Française et dont l’on retrouve le clair-obscur décadent de la vidéo :

Les murs tachés s’effritent, et l’eau sort des tuyaux en un filet mince à l’odeur métallique. 
Au-dessus, la chaussée s’enfonce là où les caves ne tiennent plus debout. 
Des camions d’ouvriers y parcourent la laideur enchaînée ici pour encore des siècles.

Tout commence en 2015 à Bruxelles où Jardin est venu trouver un grand atelier à louer tout en profitant d’un plan de chambre, tandis que Simon poursuit ses études à l’école d’art de La Cambre. Les souvenirs sont flous mais la première rencontre se fait aux alentours de 4h du matin devant une salle de concert sur la Place du Jeu de Balle. Simon et Lény poursuivent la conversation jusqu’à tard dans la nuit, bien après que les amis en commun qui aient joué la rencontre soient partis se coucher. Quelques semaines plus tard, Simon convie Lény à une résidence d’une semaine avec son collectif Foreseen. Et puis, comme souvent, chacun fait sa vie. Deux ans plus tard, Simon publie son premier roman aux Éditions Allia – L’Été des Charognes – que découvre dans sa librairie Lény. Nouvelle prise de contact – en partie parce que Lény n’arrive pas à écrire sur la drogue, et que c’est l’un des skills de Simon, nous glissent-ils – Simon envoie quelques textes à Lény, dont pêle-mêle plusieurs poèmes dont deux présents sur le récent recueil Nous sommes maintenant des êtres chers. Dans le ZIP, deux dossiers contiennent les poèmes : AVANT et EXTASE. Lény les reprend tel quel pour nommer le premier titre de son album One World One Shit (2019).

Cette première collaboration en augure d’autres : en 2019, Simon Johannin répond à l’invitation de Jean-Max Colard, programmateur du festival EXTRA! au Centre Pompidou en conviant Lény à translater quelques textes vers une forme performée et musicale. Les choses se font vite, et une après-midi de préparation plus tard chez Lény à écouter des samples et sélectionner des textes de Nino dans la Nuit, le second roman de Simon, coécrit avec Capucine Johannin, et voici le grand jour : « je suis parti me chier dessus sur scène à ses côtés », glisse Simon, qui retient malgré tout une « expérience suffisamment intéressante pour continuer » tandis que Lény y voit « un baptême du feu, assez radical ». L’appétit vient en mangeant, avec une seconde représentation aux Abattoirs de Toulouse quelques mois plus tard et une nouvelle invitation au festival marseillais Actoral en septembre 2020, mais les deux sont en quête d’un contexte qui leur donnerait le temps nécessaire à trouver leurs gammes à deux. 

Le premier puis le second confinement et leur “temps retrouvé” tombent à point nommé pour donner du champ à cette collaboration, d’autant plus que la Villa Noailles à Hyères convie Lény et Simon à une carte blanche pour prendre les manettes du compte Instagram de l’institution. Ceux-ci répondent à l’invitation en la reformulant : la production à deux d’un objet filmique, musical et littéraire qui ferait en quelque sorte un pied de nez à ce second confinement et à l’imagerie consensuelle qui se diffuse dans la myriade de stream home made (dixit Lény). Comme matière brute, le texte Notes sur la Ville que Simon propose à Lény et qui résonne alors comme un témoignage a posteriori de « cette époque vraiment bizarre ». Après quelques tests, l’on acte le parti-pris d’une esthétique misant sur le cut, démultipliant les montages dans le texte comme dans le son, alternant entre instants de récits davantage contemplatifs et moments incarnés du live. En découle « une espèce de point de vue qui voyage entre nous », selon Lény, dans ces images oniriques, flottant entre les univers de chacun. « Ça donne quelque chose qui n’existe ni dans l’un ni dans l’autre de nos univers, c’est une troisième entité. Tout prend de la force », formule ainsi Simon.

La vidéo déroule et l’on suit le smartphone du côté d’Ivry-Sur-Seine où habite Simon dans les scènes d’errance quotidienne de son confinement, au travers des ruines de la Cité Gagarine, et plus loin, sortir de la mégapole parisienne vers des zones de campagne. « C’est une description puis une destruction métaphorique de la ville. Mais ce retour à la nature n’est pas un retour à la pastoralité, nature et ville sont comme deux forces en équilibre », avance-t-il. Du côté de Bordeaux avec Lény, le soleil se couche sur la Garonne dans un « décor de petite apocalypse », théâtre de l’enregistrement en one shot de la prise de son de la vidéo. « On est dans une forme de montage à deux, dans l’écriture d’une mise en scène », explique Lény, qui entend bien développer avec Simon des déclinaisons live du projet dans les mois à venir. Stay tuned !

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