À voir : un docu gratuit retrace la vie de Niki de Saint Phalle, l’artiste qui tirait à balles réelles sur le patriarcat

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©DSK / GEORGES BENDRIHEM / AFP
Le 10.10.2022, à 18h42
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Via sa plateforme TV5MONDEplus, la chaîne propose une sélection de films, séries, documentaires ou programmes jeunesse à consulter en ligne gratuitement. Parmi eux, un documentaire consacré à Niki de Saint Phalle revient sur le destin de l’artiste féministe culte et engagée, bien décidée à régler ses comptes avec son propre passé et avec le patriarcat tout entier.

Par Lucas Aubry

Il aura fallu attendre près de 50 ans pour que Niki de Saint Phalle parvienne à se libérer de son lourd « secret ». En quelques lignes très claires, joliement calligraphiées dans un cahier autobiographique publié en 1994, la plasticienne raconte sans fard le viol, par son père, dont elle fût victime à l’âge de 11 ans. « Ce père tant aimé, un honorable banquier, est devenu un objet de haine », raconte l’artiste qui, à peine sortie d’une adolescence forcément tourmentée, quitte Neuilly-sur-Seine et son carcan familial pour voir si l’air est plus respirable de l’autre côté de l’Atlantique. Mariée en cachette au poète américain Harry Mathews, la jeune Française fait ses premières armes dans le mannequinat, pose pour Vogue, Life ou le magazine Elle. Avant que ses démons ne resurgissent, immanquablement. À 22 ans, Catherine Marie-Agnès Fal de Saint Phalle est rapatriée en France, admise en asile psychiatrique pour schizophrénie et dépression grave. Quelques années auparavant, la jeune fille aurait été internée toute sa vie mais à l’orée des années 50, un regard nouveau se pose sur le traitement des maladies mentales, les médecins expérimentent sur elle une toute nouvelle thérapie par l’art. « J’ai commencé à peindre chez les fous, j’y ai appris à traduire mes sentiments, mes peurs, la violence, l’espoir et la joie, à peindre le chaos qui agitait mon âme » se souvient Niki, autorisée à sortir quelques mois plus tard. 

On la retrouve en février 1961, une carabine à la main, au fond du terrain vague qui borde les ateliers d’artistes de l’impasse Ronsin, dans le quartier du Montparnasse. Sous le regard amusé des Nouveaux Réalistes – dont son futur mari Jean Tinguely, avec qui elle réalisera la fontaine Stravinsky près de Beaubourg, bien connue des Parisiens – la « Calamity Jane » de l’art tire à grands coups de 22 Long Rifle sur des sachets de peinture qui constitueront un tableau en « saignant » sur la toile. « J’ai tiré sur : papa, tous les hommes, les petits, les grands, les importants, les gros, mon frère, la société, l’Église, le couvent, l’école, ma famille, ma mère, encore papa et sur moi-même ». Le succès des tableaux-tirs est immédiat, sa pratique de l’art comme exutoire fascine aux quatres coins du monde. De happening en happening, Niki de Saint Phalle règle ses comptes avec son funeste passé, ou mieux, avec la société patriarcale tout entière, et compte bien emmener le maximum de femmes dans sa chevauchée. Ses prochaines œuvres, les Nanas, célèbrent un féminisme joyeux, loin des interdits de la société et balaient les canons de beauté imposés aux femmes d’alors. Une légion de poupées géantes et multicolores, qui demeure encore aujourd’hui l’œuvre la plus iconique de l’artiste décédée en 2002. 

©DR

Et si l’épisode de la série documentaire Femmes de l’art consacré à Niki de Saint Phalle donne également à voir une artiste qui touche à l’universel – sa dénonciation de la morale religieuse, son soutien à lutte contre le SIDA et son engagement en faveur des droits civiques des Afro-Américains abondent en ce sens – c’est bien lorsqu’elle s’attaque à sa propre histoire que Niki vise le plus juste. Sa rage intérieure transformée en énergie créatrice emporte tout sur son passage. À la mort de son père, qu’elle n’a jamais revu depuis sa fuite adolescente vers les États-Unis, la gâchette la démange à nouveau. Dans un long-métrage de 1972, « le film féminin le plus subversif de tous les temps » selon Jean-Luc Godard, l’artiste met en scène La Mort du patriarche en tirant 17 fois sur un buste orné de différents poncifs masculins (armes, canons, voiture de course, avion à la place du sexe…). Une autre scène la voit ouvrir le cercueil de son père pour n’y trouver qu’un gigantesque phallus de plâtre blanc. Pour la première fois, la plasticienne évoque l’inceste, de manière délirante et détournée, preuve s’il en faut de la difficulté des victimes de violences sexuelles à libérer entièrement leur parole. Niki de Saint Phalle devra attendre encore 20 ans avant de tout dévoiler dans les pages de son cahier autobiographique.

L’épisode des Femmes de l’art consacré à Niki de Saint Phalle, ainsi que le reste du catalogue, est à retrouver dès maintenant sur la plateforme TV5MONDEplus.

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