À Toulouse, l’avenir de la culture se joue au second tour des municipales

Écrit par Erwan Lecoup
Photo de couverture : ©D.R.
Le 25.06.2020, à 18h41
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Écrit par Erwan Lecoup
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Le maire sortant Jean-Luc Moudenc (LR) pourrait se faire ravir la victoire par une coalition de gauche inédite lors du second tour des municipales, ce dimanche 28 juin. Antoine Maurice (Archipel citoyen) entend dynamiser la politique culturelle de la ville rose, après six années placées sous le signe de la tranquillité et de la sécurité. État des lieux des enjeux à quelques jours des élections.

Ce dimanche 28 juin, le second tour des élections municipales à Toulouse offre un duel classique entre la droite et la gauche. Le maire sortant, Jean-Luc Moudenc (LR) est arrivé en tête du premier tour avec 36,19% des voix. Mais l’édile est talonné par Antoine Maurice, candidat d’une coalition de gauche nommée Archipel citoyen et qui engrange 27,57% des suffrages exprimés. Une percée qui pourrait se concrétiser au second tour, alors qu’un sondage Ifop crédite le prétendant de gauche de 52 % des intentions de vote. Antoine Maurice est plus que jamais crédible en tant que challenger à la tête d’une coalition politico-associative large et inédite, réunissant des collectifs de citoyens et partis : Europe écologie-Les Verts (EELV), La France insoumise (LFI), Parti socialiste (PS), Parti communiste français (PCF) et Génération.s.

En ville, où la campagne électorale bat son plein, on se demande si, après deux mandats non consécutifs de Jean-Luc Moudenc, l’Archipel citoyen et Antoine Maurice sauront tourner la page et secouer le paysage politique toulousain. Plus la date de ce dimanche 28 juin se rapproche et plus les Toulousain·es s’en rendent compte : l’avenir de la culture locale se joue peut-être maintenant.

L’objectif premier est de revenir au niveau des subventions culturelles d’il y a six ans, de rattraper les 25% de perte depuis le début du mandat de Jean-Luc Moudenc.

Stéphane Robert, colistier de l’Archipel citoyen

Cap sur l’institutionnel

À l’orée des élections, les politiques culturelles sont un enjeu crucial pour bon nombre d’acteurs toulousains. Sous le mandat qui s’achève, l’attractivité culturelle de Toulouse Métropole est passée par une institutionnalisation croissante de l’activité, avec notamment La Halle de la Machine – l’équivalent toulousain des Machines de l’Île à Nantes -, initié par son prédécesseur de gauche Pierre Cohen. Le maire sortant avait porté la construction du hangar abritant les machines à l’année au renfort d’une somme avoisinant les 15 millions d’euros, auxquels s’ajoutent 4,6 millions d’euros pour la fabrication de la créature du Minotaure et la réalisation du grand spectacle dans les rues de Toulouse, rassemblant près de 900 000 personnes en novembre 2018. Si selon Stéphane Robert, candidat sur la liste électorale de l’Archipel citoyen et acteur culturel toulousain, cet écosystème fait travailler beaucoup de gens et d’intermittents du spectacle, il faut « à présent voir comment ce projet va s’intégrer dans le quartier en construction qu’est Montaudran, et se demander comment faire du développement culturel local avec un gros acteur comme celui-ci ».

Le Minotaure en action dans les rue de Toulouse (novembre 2018)©Batard Patrick

Du côté des musiques actuelles, la construction du Metronum en 2014 pour une somme avoisinant les 7 millions d’euros peut-être considérée comme un succès, mais son institutionnalisation repousse encore un peu la culture en périphérie de Toulouse. Et ce aux dépens de fermetures de petits lieux en centre-ville, comme La Dynamo, l’Electro, ou l’Ô Juice, en correspondance avec une gentrification active du cœur de la ville. En réponse, un total de 90 associations culturelles toulousaines ont lancé une “Alerte à la culture” via un communiqué au début du mois de juin. « Phénomène aujourd’hui national, le bruit dérange, les fermetures administratives sont devenues la réponse automatique de mairies plus soucieuses de réprimer que d’accompagner », clament les structures signataires, dont font partie les lieux et associations Regarts, Connexion Live, Electro Alternativ, Folklore, Le Filochard, ou encore Plein Phare. « À l’aube des élections, nous, associations culturelles, demandons aux candidat·es de reconsidérer leur vision de la vie nocturne toulousaine ».

En six ans, l’institutionnalisation croissante de la culture toulousaine s’est faite aux dépens de la culture locale et associative de la ville, progressivement délaissée. « Jean-Luc Moudenc est en train de changer la philosophie de Toulouse, son âme. Son mandat, c’est celui d’une absence de politique culturelle », déclarait il y a quelques mois Pierre Cohen à La Dépêche. Et le maire sortant entend poursuivre le cap, comme en témoigne la partie culture de son programme de campagne, qui se résume à une liste de chantiers institutionnels : un nouvel auditorium pour l’Orchestre de Toulouse à la cité de la Musique, une cité de la Danse à la Reynerie et une cité de la photo dans le quartier Saint-Cyprien.

« Toulouse est une ville où il n’y a jamais eu de politique culturelle. Il n’y a pas de soutien, voire un total désintérêt de la municipalité vis-à-vis de la culture », dépeint Stéphane Robert. Dans les rangs de l’Archipel citoyen « l’objectif premier est de revenir au niveau des subventions culturelles d’il y a six ans, de rattraper les 25 % de perte depuis le début du mandat de Jean-Luc Moudenc », assure encore le colistier de gauche. « Nous souhaitons également changer le mode de fonctionnement en allant vers des conventionnements sur trois ans, pour laisser le temps aux structures culturelles de développer leur projet », détaille-t-il. Désirant établir un rapport de confiance avec les acteurs culturels en cas de succès aux élections, « l’Archipel citoyen sera à sa place en tant que politique publique », assure-t-il.

◍ ALERTE A LA CULTURE : L'appel des acteurs culturels toulousains ◍« Nous, associations culturelles toulousaines,…

Publiée par Regarts sur Jeudi 18 juin 2020

Un programme axé sur la sécurité

L’autre chantier initié par Jean-Luc Moudenc est celui de la lutte contre les nuisances sonores, véritable cheval de bataille de l’édile. Ses services ont mis en place le service Allô Toulouse depuis le 1er octobre 2015 pour assurer une tranquillité dans le centre-ville. Cette plateforme téléphonique et application pour smartphone incite à la délation des incivilités sur la voie publique, dont font partie les nuisances sonores. « Pas d’excuse pour le désordre », peut-on lire sur le tract du programme M. Moudenc. Anne Deborde-Munoz co-gérante du bar culturel ÔBohem, situé Grande rue Saint-Michel depuis 2010, affirme avoir eu « beaucoup de problèmes ces dernières années » depuis la mise en place de ce service. Alors que pourtant, « du côté de notre immeuble, tous les voisins nous soutiennent, et notamment lorsque nous avons subi des fermetures administratives », affirme-t-elle.

Selon le communiqué des 90 structures culturelles ces fermetures sont imposées « au nom de la tranquillité et de l’ordre public, une tranquillité désirée par certain·es pour une sanction imposée à tou·tes. La municipalité devrait davantage accompagner ces lieux de vie par des aides afin de financer une meilleure insonorisation des bars et des salles de concert ». Une problématique prise en compte par l’Archipel citoyen. Stéphane Robert propose comme solution de « mettre en place des médiations entre tous les acteurs pour que la ville soit réellement partagée entre tous. On se dirige vers un outil de médiation, comme ce qui a été mis à Paris avec le Conseil de la nuit. L’idée est de vivre la ville et de ne pas la consommer ».

La culture nocturne et festive de la ville est aujourd’hui un énorme doute. Toulouse ville morte, on y arrive bientôt !

Anne Deborde-Munoz, co-gérante du bar ÔBohem

Le bar ÔBohem est l’exemple parfait d’un établissement ayant connu des soucis suite à des nuisances sonores. En 2018, le lieu a subi une interdiction de diffuser de la musique amplifiée, puis en 2019 une fermeture administrative de sept jours, mettant à mal leur programmation musicale. « C’était une punition bête et méchante, c’était assez violent comme histoire », s’exclame Anne Deborde-Munoz, co-gérante du ÔBohem. « Normalement nous sommes censés passer devant une commission, sauf que nous n’avons pas pu nous défendre et n’avons eu aucune explication. C’est le pot de terre contre le pot de fer, on ne peut rien faire à part subir. Parfois je me dis que nous sommes dans une dictature, on essaye de nous faire taire ». Anne Deborde-Munoz s’inquiète notamment de la place de « la culture nocturne et festive de la ville qui est aujourd’hui un énorme doute. Toulouse ville morte, on y arrive bientôt ! ».

Télé-réalité

Lors des dernières élections, une des promesses de campagne du maire de droite était également de rehausser la vidéosurveillance afin de « protéger l’ordre public, pour prévenir et lutter contre la délinquance », comme l’explique encore actuellement son programme. Prenant à contre-pied Pierre Cohen, maire sortant de gauche, Jean-Luc Moudenc a augmenté le nombre de caméras en service de 21 en 2014, à 399 appareils aujourd’hui en fonction dans les rues de Toulouse.

Entre 2018 et 2019, quatre caméras dotées d’un haut-parleur ont même été installées afin de dénoncer en direct les incivilités, avant d’envoyer la police municipale si nécessaire. Place de la Daurade, les petits yeux métalliques sont positionnés dans « des endroits où il y avait des incivilités, de la marginalité, de l’alcoolisme, des mictions sur la voie publique… », expliquait l’adjoint au maire Olivier Arsac à Actu Toulouse. Toulouse est ainsi devenue la ville française dont le nombre de caméras a le plus augmenté lors du dernier mandat municipal.

Même si la gauche passe, les élections ne vont pas changer les choses autant que le Covid-19 l’a déjà fait. Qui les politiques vont-ils soutenir comme secteur en priorité ? L’aéronautique ou la culture ?

Frédéric Pascal, président de Rêve Party Records

La culture nocturne et festive en péril

Plutôt que « diviser la population », l’Archipel citoyen souhaite « mettre les gens concernés autour de la table, prendre du temps et utiliser de méthode d’intelligence collective pour la médiation. La mixité sociale, c’est la clé du vivre ensemble », assure Stéphane Robert, membre de la liste citoyenne. La co-gérante du bar ÔBohem, Anne Deborde-Munoz, avoue « concevoir la politique au sens étymologique du terme, dans le sens où c’est la gouvernance de la cité ». Celle-ci « souhaite vraiment que cette gouvernance, actuelle ou la prochaine, laisse vivre et laisse les lieux culturels tranquilles faire leur travail. Nous ne faisons pas du bruit, nous faisons de la musique, il y a des expositions, c’est un lieu de rencontre et ouvert. Nous avons toujours voulu défendre une mixité sociale ».

Du côté des organisateurs de soirées en club, les problématiques ne sont pas exactement les mêmes. « En tant que promoteurs de soirées nous ne sommes pas vraiment touchés par les décisions politiques, ce sont les lieux qui le sont plus », explique Frédéric Pascal, à la tête de l’association Rêve Party Records. « Pour ne pas être ennuyé il faut respecter les normes qui sont imposées », affirme quant à lui Erich Sperling, gérant du club Le Cri de la Mouette, basé depuis 2005 sur le canal de Brienne. « Je n’ai pas du gros matériel de sonorisation, et comme c’est une péniche bien isolée je n’ai aucun de soucis de plainte. C’est important d’avoir des voisins qui te laissent tranquille », assure ce Berlinois de 73 ans, arrivé en 1981 à Toulouse. Chez Rêve Party Records, organiser des soirées avec de la musique underground –  techno ou acidcore – en centre-ville n’est pas une mince affaire. « La sonorisation fait notamment partie de la problématique, avec 10kW nous sommes obligés d’aller dans les salles en périphérie, comme l’After Play ou le Follow Me », explique à nouveau Frédéric Pascal.

Cependant, celui-ci s’inquiète surtout de l’avenir général de la culture, au-delà des municipales. « Même si la gauche passe, les élections ne vont pas changer les choses autant que le Covid-19 l’a déjà fait, regrette-t-il. Airbus se casse actuellement la gueule, qui les politiques vont-ils soutenir comme secteur en priorité ? L’aéronautique ou la culture ? »

Place de la Daurade©Emilie Eychenne

À l’heure où la pandémie du Covid-19 a durablement mis en péril le secteur culturel en France, un possible revirement de gauche initié par l’Archipel citoyen suffirait-il à convaincre et trouver de réelles solutions pour accompagner les acteurs culturels toulousains ? « Une ville a besoin de vivre, le jour comme la nuit et la culture, quelle que soit sa forme, est une des clés maîtresses de l’épanouissement de ses habitants », lancent une dernière fois les signataires de l’Alerte à la culture.

Rendez-vous le 28 juin, à la sortie des urnes.

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