À Marseille, le festival Le Bon Air respire grâce au streaming

Photo de couverture : ©Naïri
Le 22.06.2020, à 11h00
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Photo de couverture : ©Naïri
Comme beaucoup d’autres cette année, le festival marseillais Le Bon Air a été contraint de transformer son événement 2020 en édition 100% digitale. Plongeon dans les coulisses d’un format qui se démocratise mais ne fait pas l’unanimité.

Apéro Zoom, clubbing en visio, festivals en ligne… Deux mois de confinement auront suffi à bouleverser nos habitudes de socialisation et nos usages de la fête. Rares sont les événements qui n’auront pas opté cette année pour une édition en format digital. Et si cela ne peut suffire à rassasier nos envies de bringue, c’est une solution qui a au moins le mérite de maintenir un lien, ne serait-ce que virtuel, entre artistes, public et organisateurs. Mais concrètement, comment ça s’organise, un festival en streaming ? Qu’est-ce que ça implique ? Faut-il s’y habituer ? Est-ce vers ça que tend le festival du futur ?

À Marseille, le festival Le Bon Air a lui aussi dû adapter sa proposition au contexte sanitaire. Après un premier report, l’événement censé habiter la Friche de la Belle de Mai dans le courant de l’été a finalement décidé d’annuler son édition, et de concevoir une nouvelle formule en ligne : Un Autre Air. Du vendredi 12 au dimanche 14 juin, l’équipe du festival a donc invité la scène locale à venir se produire dans différents espaces de la Friche, entourée d’une équipe de techniciens chargés de capter et retransmettre les DJ sets via la plateforme Shotgun Disdancing.

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Se lancer dans un festival en streaming représente tout d’abord un défi financier : la mise en œuvre de moyens techniques importants pour une édition avec très peu de recettes, pour cause d’absence de billetterie, de vente de boisson ou de produits dérivés. Comme l’expliquent les organisateurs, Un Autre Air n’aurait pas pu se faire sans les fonds propres et le soutien de quelques partenaires privés, comme la région Sud, le Crédit Mutuel ou l’agence productrice du festival, Bi:Pole. C’est notamment grâce à eux, ainsi qu’aux dons – que l’équipe du festival appelle toujours à faire via cette plateforme – que chaque artiste et technicien a pu toucher un cachet identique, quel que soit son poste ou sa notoriété. Une façon de se remettre en jambes après une longue période d’inactivité, et de soutenir les acteurs de la scène.

Techniquement, un tel dispositif implique des changements fondamentaux dans l’organisation de l’événement : « On se retrouve avec beaucoup de personnel en moins. Au niveau de la sécu comme du son, ça simplifie beaucoup de choses », témoigne Benoit dit “Bens”, directeur technique du festival. Seulement un quart des effectifs habituellement présents sur le site ont été employés cette semaine-là, et l’absence de public ainsi que de scénographie en plein air protège l’événement de tout débordement ou nuisance sonore. Concernant la scénographie justement, ce format représente un nouveau défi pour les organisateurs : « Il a fallu recomposer et revisiter les créations imaginées pour le festival à une échelle moindre et dédiée à l’image », explique Cyril Tomas-Cimmino, créateur du Bon Air.

L’image, c’est bien sûr là qu’il faut désormais porter l’attention. « C’est quand même pas très vivant », admet Benoit. « On est plus sur un tournage qu’autre chose. » En effet, le module GMEM, la Cartonnerie et le Cabaret Aléatoire se sont pendant 3 jours transformés en véritables plateaux de cinéma : une régie son, lumière et vidéo, plusieurs caméras, des « ça tourne ! » lancés depuis les coulisses, des lumières qui clignotent, et surtout… l’absence d’un public qu’on ne peut s’empêcher d’imaginer pourtant près du DJ, tant l’espace autour de lui est sidérant. Rien à voir avec une scène de festival classique donc, et de quoi mettre une pression toute nouvelle aux artistes qui se trouvent tout à coup seuls au monde, les objectifs braqués sur eux. « J’avoue que j’ai un peu paniqué. Les deux premiers tracks que j’ai joués m’ont semblé interminables », raconte Judaah, du collectif BFDM, quelques heures après son set. Au delà de l’ambiance particulière de ce nouveau décor, le manque de contact avec le public et l’absence de retours en direct sont déstabilisants. « En général je suis très proche des gens. Je teste la plupart de mes chansons sur scène avant même de les enregistrer. C’est douloureux de pas pouvoir jouer devant eux, j’ai l’impression qu’on m’a retiré quelque chose », exprime Moesha 13 avant de se rassurer. « Ce soir, ils seront dans ma tête, la fête est dans ma tête ».

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Beaucoup reconnaissent les avantages du format en ligne, et notamment l’ouverture qu’il permet auprès d’un public plus démuni, non initié à la musique de club, ou encore désireux de limiter ses déplacements. L’enregistrement d’un set par un équipement de qualité peut aussi représenter l’opportunité pour les artistes de conserver une trace de leur travail et le mettre en avant, à la façon des vidéos Boiler Rooms. « C’est intéressant pour les archives. Ces vidéos peuvent devenir une vraie carte de visite pour les artistes », témoigne Olivier Kerdudo, directeur artistique du festival. « Beaucoup de choses vont évoluer après cette crise et il n’est pas impossible qu’on voit le live stream rentrer dans nos usages », suggère Cyril. « Ça restera une option possible, mais il serait bien triste que ça prenne le dessus sur les rassemblements physiques. » Tous s’accordent en fait à dire qu’il s’agit là d’une alternative temporaire : « Le club reste quelque chose qu’on ne pourra jamais remplacer », assure Judaah. Car au delà du simple contact physique avec l’autre, c’est la portée  militante de nos rassemblements qui semble manquer à ces soirées digitales. « Faire la fête n’est pas vide de sens, il y a des idées derrière, c’est politique », rappelle Moesha 13. « Il ne faut pas se laisser endormir. Il va falloir un réveil, et ça a déjà commencé. »

En effet, ce fameux “monde d’après” commence à voir le jour. Ses premières lueurs sont du moins consacrées à la réflexion. Dans l’établissement des partenariats ou la composition du line up, cette année fut l’occasion pour l’équipe du Bon Air de concevoir une édition vraiment fidèle à l’éthique et aux valeurs du festival : choix d’une plateforme de diffusion hors GAFA, maintien du lien avec les acteurs de la Friche… « On voulait mettre en valeur et stimuler les nouveaux modèles d’échange et de partage basés sur la solidarité et la coopération nés pendant le confinement », explique Cyril. « C’est un projet pensé en rhizomes plutôt qu’en îlots isolés et cette façon de travailler sera indispensable pour l’avenir de nos métiers ». Le choix d’une programmation 100% marseillaise limitait les déplacements imposés par les contraintes sanitaires tout en mettant l’accent sur le savoir-faire local. Un line-up pensé en circuit court donc, qui met en évidence l’absurdité du système que l’on espère être en train de quitter : « En France on programme très souvent plus d’étrangers que de Français », remarque l’inénarrable Jack de Marseille. « C’est dommage parce qu’on a des putains de talents en France. Il faut qu’on en parle ! » Que ce soit par souci écologique ou par simple défense du vivier culturel national, le motto du “consommer local et de saison” pénètre enfin le monde de la fête.

« Avant, on jouait pour faire danser les gens. Là, c’est moi que je fais danser. »

Jack de Marseille

Du côté des artistes aussi, l’“éveil” semble faire son chemin. « Le confinement nous a permis de retisser des liens plus sincères et simples avec les gens. Avant, on ne se rencontrait pas assez. Alors que les collaborations, c’est ce qu’il y a de plus enrichissant », rappelle Jack. Pour lui, l’exercice du live stream est une expérience libératrice et introspective : « Avant, on jouait pour faire danser les gens. Là c’est moi que je fais danser. » Sans public, l’artiste peut se livrer avec une aisance nouvelle et s’adonner à une pratique du mix plus proche de ses goûts que ceux d’une salle ou d’une soirée conventionnelle. « C’est comme jouer à la maison. On mixe différemment, on sort de soi une forme d’intimité. Ça permet de découvrir de nouvelles facettes de la personnalité de certains artistes, c’est très stimulant », complète Jack. La retransmission du set sur autre chose que sur un système-son de club demande également un peu d’adaptation. « J’ai réalisé que des gens allaient potentiellement m’écouter via les haut-parleurs de leur ordinateur. Je ne peux pas complètement jouer ce que je joue d’habitude », s’inquiétait la Marseillaise Vazy Julie, deux jours avant son passage derrière les platines d’Un Autre Air. Finalement, chaque acteur du festival semble trouver dans cette période les réponses nécessaire à une sortie en trombe de la torpeur de ces derniers mois. Et l’avenir se présente ainsi sous de meilleurs auspices, selon Moesha 13 : « On mesure tous la chance qu’on avait avant, et quand on va revenir, ce sera sur un autre ton. »

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Les sets du festival Un Autre Air seront bientôt visionnables sur les réseaux sociaux du festival Le Bon Air. En attendant, il est toujours possible de soutenir le festival via un don juste ici.

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