À Lisbonne, les soirées afro queer Dengo Club réinventent la nuit portugaise

Écrit par Flora Santo
Photo de couverture : ©D.R.
Le 27.09.2022, à 11h15
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Écrit par Flora Santo
Photo de couverture : ©D.R.
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Depuis une dizaine d’années, la scène underground portugaise se développe doucement à travers la création de collectifs queer aux messages politiques affirmés, qui apportent une alternative à une offre nocturne abimée par la gentrification et le manque de diversité. Né en octobre 2021, le collectif Dengo Club ouvre une toute nouvelle porte en organisant les premières soirées dédiées aux communautés noires, immigrantes et LGBTQIA+ de Lisbonne. Au programme : baile funk, dancehall, kuduro, esthétique Y2K et solidarité. Portrait du collectif.

Le thème de la soirée est afropunk. Dans une impasse grise et silencieuse d’une zone industrielle à l’est de Lisbonne, on entend retentir des beats enveloppants aux accents baile funk. En se rapprochant, des silhouettes se dessinent : les vêtements sont noirs, en cuir et en résille, constellés de chaînes en métal. Sur le crâne, les épis de cheveux sont dressés haut, le maquillage est épais et les ongles XXL. Des groupes d’amis discutent et rigolent, avec l’excitation que l’on ressent à l’arrivée d’un évènement attendu depuis des mois. Cela fait tout juste un an que les soirées Dengo Club offrent au public LGBTQIA+ racisé de Lisbonne un espace de lâcher prise où danser, assister à des concerts et se rencontrer. Ce soir d’août, c’est Titica, chanteuse angolaise et icone trans de la communauté queer lusophone, qui a été conviée. Après des DJ sets mêlant dancehall et kuduro pendant lesquels s’improvise un show de voguing, Titica prend place vers 2h du matin et tend son micro vers le public fiévreux, qui chante ses paroles en chœur. C’est une douce nuit d’août et la capitale portugaise semble plongée dans le noir, à l’exception de la soirée Dengo, perdue au milieu des entrepôts silencieux, havre musical et politique qui brille de mille feux. 

Lisbonne en mouvement

Dès son premier évènement en octobre 2021, Dengo Club s’annonce comme une petite révolution dans le paysage nocturne portugais. Inspiré par les soirées Papi Juice à New York, Batekoo au Brésil et Pxssy Palace au Royaume-Uni, Saint Caboclo, DJ et fondateur de Dengo Club, veut apporter à Lisbonne un renouveau nocturne plus inclusif et intersectionnel, qui offrirait aux jeunes communautés queer noires et immigrantes un endroit sûr qui leur ressemble. « Les espaces LGBT à Lisbonne ne passent pas la musique que les gens noirs et brésiliens ont écouté en grandissant, du kuduro, de la kizomba, de l’afrobeat, du funk. Il n’y avait vraiment rien de ce genre à Lisbonne, avec ce message, ce son. Et ça m’inquiétait un peu. »

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Saint Caboclo, fondateur du collectif Dengo Club
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Dengo Club naît comme la suite logique d’un mouvement qui s’annonçait depuis une dizaine d’années. En opposition à un dancefloor trop peu politisé, à un manque de diversité dans les espaces festifs mais aussi au développement du tourisme de masse et à la gentrification des lieux nocturnes, la scène underground de Lisbonne entre en mutation. En 2012, le collectif Thug Unicorn organise à Porto les premières soirées féministes et LGBTQIA+ friendly du pays et donne une impulsion aux jeunes communautés, notamment queer, qui créent alors des collectifs aux messages politiques affirmés, à l’image des soirées Mina, Rabbit Hole, Circa A.D. ou Kit Ket. « Il y avait réellement un besoin pour ce genre d’espaces, donc tout ça a grandi d’une façon astronomique très rapidement, » résume Luísa Cativo, créatrice des soirées Thug Unicorn.

Mais quand le collectif Dengo Club cherche à organiser sa première soirée, le concept semble faire peur et la tâche s’avère compliquée : « J’allais voir les boîtes de nuit et je disais : “Je veux faire une soirée noire, queer, LGBT” et les gens disaient : “Non, c’est un public trop restreint”» se souvient Saint Caboclo. « Mais le public existe bel et bien, et ils ont besoin d’un truc pour eux. Sauf que les gens doutaient. » Il parvient finalement à convaincre le patron du club gay Posh de les accueillir et la première soirée Dengo est organisée le 21 octobre sur le thème des années 2000. Le succès est flamboyant et naturel, tout comme il le sera pour les soirées qui suivront. 

La vague du futur

Le concept est simple : être le premier projet de Lisbonne à s’éloigner des standards des clubs occidentaux, souvent à majorité blanche, pour offrir à un public marginalisé – comprenant les femmes, les personnes queer, les personnes noires et les personnes immigrantes – un espace où baisser sa garde et où danser sur un cocktail culturel de sonorités africaines, latinos, brésiliennes ou caribéennes. En parallèle, les thèmes vestimentaires défilent et changent à chaque soirée, allant de Femme Thug à Afromafia en passant par Studio 54, Sportychic ou Animal print, et deviennent un élément central du concept Dengo Club. En effet, le collectif attire un public jeune et créatif, dont la majorité gravite autour des domaines artistiques de l’image. À chaque soirée, Dengo est l’occasion de se mettre en scène avec des tenues uniques, chinées ou faites à la main. « Dès qu’ils annoncent le thème, je me mets à réfléchir à mon outfit, je prends ça très au sérieux » sourit Oseias, DJ et amateur des soirées Dengo. « J’y réfléchis pendant des jours. C’est une partie super importante de la soirée. »

En plus d’être un lieu où le public peut, souvent pour la première fois, expérimenter et jouer avec son image et son identité de genre, Dengo se pense comme une plateforme offrant à de jeunes artistes des opportunités qu’ils obtiendraient plus difficilement à l’extérieur, en embauchant par exemple des DJs débutant.e.s pour venir jouer aux soirées. Le tout est organisé dans des espaces de qualité, propres et sûrs, où les toilettes sont mixtes et où le personnel de sécurité est formé à l’accueil d’un public queer. « C’est pour ça qu’on ne peut pas faire les soirées Dengo aussi fréquemment que je le voudrais » explique Saint. « J’essaie de trouver les meilleurs endroits pour le public. Je préfère ne pas faire beaucoup de profit sur une soirée mais offrir aux gens un bon espace. Car leur argent est important et ils méritent le meilleur ».

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Les espaces festifs et nocturnes, particulièrement lorsqu’ils ont une portée politique et rassemblent des gens qui partagent des mêmes valeurs, ont toujours été un terrain propice aux rencontres enrichissantes et à la création de nouvelles initiatives culturelles et de mouvements de protestation sociale. Et, chez Dengo Club, le pouvoir transformatif de la rencontre d’un.e inconnu.e sur la piste de danse se fait particulièrement ressentir. « J’ai fait des amitiés aux soirées Dengo qui aujourd’hui sont super importantes pour moi. J’ai aussi eu de nouvelles opportunités de travail grâce à ça, j’ai rencontré des créatifs avec qui je vais travailler » raconte Oseias. « Une initiative spécifiquement noire et queer, ça a vraiment été génial pour nous tous, on a commencé à rencontrer plus de monde, à s’unir plus. Je me sens mieux de vivre à Lisbonne en sachant qu’il existe autant de gens autour de moi qui me ressemblent. » 

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Avec un jeune public féminin, queer et racisé qui s’épanouit désormais aux travers de nouveaux espaces festifs, Lisbonne est en train de vivre une petite révolution. Mais ce n’est que le début. Alors que de nombreux autres collectifs continuent à apparaître, prônant eux aussi des valeurs multiculturelles, politiques, d’inclusion et de tolérance, Dengo Club réfléchit déjà au futur. Parmi les projets en cours : celui de créer un festival, de s’exporter à l’étranger pour offrir des opportunités aux DJs portugais.e.s qui peinent souvent à gagner une visibilité internationale, ou encore de lancer un service de streaming à l’image de Boiler Room, qui se concentrerait sur les sonorités afro et latinos. Le changement est en route et, selon Saint, les codes culturels, musicaux et festifs globaux vivent une transformation profonde : « Je ne dis pas que la musique électronique, techno, house ou drum & bass va mourir, mais cette nouvelle vague qui arrive, c’est la vague du futur » soutient-il, avant de conclure, affirmatif : « La culture queer prend les devants. »

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