À la prod’ : Kosei, l’homme derrière La Fève, Khali et la nouvelle génération rap

Écrit par Trax Magazine
Le 31.01.2022, à 10h08
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Après s’être fait un nom dans le sillage des rappeurs Khali et La Fève, le beatmaker marseillais Kosei tient à s’imposer, à son rythme, dans un milieu qu’il a découvert il y a seulement quatre ans. L’occasion de parler de ses débuts dans le beatmaking, de soul music, de Twitter et de ses obsessions.

Par Brice Miclet

La formule peut paraître orgueilleuse, mais il faut l’admettre : c’était prévisible. En 2021, les succès de Khali et La Fève, qui ont respectivement sortis les albums Laïla en juin et ERRR en décembre, ont définitivement fait sortir de l’underground ces deux nouvelles têtes rap français. Prévisible parce que l’engouement né sur les réseaux depuis deux ans n’a cessé de croître et que le soutien des médias était évident. Parce que leur son, leur esthétique et leur fonctionnement diffèrent des recettes préétablies. Il y avait de la nouveauté dans l’air, la voici donc en train de s’exprimer librement, aux yeux et aux oreilles de tous.

Less is more

Mais que seraient ces deux artistes sans Kosei ? Rappeurs ? Certainement. À succès ? Peut-être… Pas sûr. Ce qui est certain, c’est que ce jeune beatmaker marseillais fait office de compositeur fétiche de Khali et La Fève. Il n’est pas le seul à avoir façonné leurs derniers projets, mais il était là dès leurs débuts et a grandement participé à leur éclosion. Et à leur ascension récente. « Je savais que ça allait arriver à un moment ou un autre », confie-t-il avec assurance. Il faut dire qu’en septembre 2020, son EP commun avec La Fève, intitulé Kolaf, avait fait résonner son blase aux quatre coins du rap hexagonal. Depuis, son travail est franchement scruté et réclamé. Une récompense pour ce charbonneur de 23 printemps qui a découvert le beatmaking il y a à peine quatre ans. Quand on bosse et qu’on a du talent, les choses peuvent bien se goupiller, et vite.

En 2018 donc, Kosei s’emmerde sec. Orienté dans une fac d’éco-gestion après son bac, il comprend vite que les bancs de l’université ne sont pas faits pour lui. On y retrouve ses potes, c’est vrai, mais après ? Alors, il lâche l’affaire, se dégage beaucoup de temps libre, et commence à écouter plus attentivement ce camarade qui produit de la house. « Il me parlait tout le temps des prods qu’il avait faites la veille, de musique, de FL Studio. Ça m’a intrigué. » Kosei le dit : « Tout ce que je fais est obsessionnel. » Quand il plonge dans les méandres de la MAO, c’est pour ne plus en sortir. Il avale les tutos, explore le logiciel et produit à un rythme effréné. Quatre à cinq instrus par jour pendant un an. Il n’a aucune formation musicale, aucune pratique passée en stock. Mais dans sa tête résonnent encore les prods de Ponko, d’Ikaz Boi ou de Myth Syzer pour l’album 1994 de Hamza, une claque prise en 2017 et qui fait encore office de référence. Outre-Atlantique, il se nourrit forcément du son d’Atlanta, de l’album charnière Barter 6 de Young Thug aux débuts discographiques de Playboi Carti. « Pour moi, le producteur qui a su allier singularité sonore et efficacité, c’est Pi’erre Bourne. Son travail m’a fait comprendre qu’il ne fallait pas chercher à faire trop complexe, que les émotions doivent primer. »

Les choses vont vite

Voilà peut-être les raisons de cette fulgurance. Lorsqu’il commence à publier ses premières instrus sur Instagram, Kosei connecte vite avec d’autres beatmakers. « C’est souvent ce qu’il se passe au début, tu interagis plus avec tes pairs qu’avec des rappeurs. Le risque, c’est de vouloir les impressionner, de vouloir mettre trop d’éléments pour montrer que tu maîtrises. » La plupart des débutants tombent dans le panneau. Pas lui. Sur le réseau social, il partage ses sons avec un compère, un certain s2000. Ce dernier vient de connecter avec un jeune rappeur à la voix nasillarde et au flow franchement singulier : Khali. « Je l’ai DM et lui ai envoyé un pack de prods. On a commencé à taffer tout de suite. » Le style de Khali peut en dérouter plus d’un. Mais quelque chose attire l’attention de Kosei. « J’ai entendu beaucoup de mélancolie. C’est l’émotion que je préfère dans la musique, elle est brute, très sincère. Et puis, il avait clairement des facilités à poser, à utiliser des flows bien méchants. » En 2019, Palmer Wild Story, premier projet de Khali, sort avec Kosei à la prod. Son pote s2000 coproduit un titre. Le reste, c’est signé bibi.

On peut d’ores-et-déjà déceler la patte de Kosei. Sur le titre “Ninetynine”, il équipe la ligne de piano d’une reverb’ très prononcée. Idem pour les nappes profondes de « Je m’en vais » ou pour les mélodies de “Piège”. En fait, tout est bon pour apporter de la volupté et un aspect vaporeux, jusqu’à l’excès. Ça fonctionne terriblement, surtout lorsque les drums type 808 et les basses gong retentissent dans la droite tradition d’Atlanta. Entre-temps, un autre rappeur a eu vent de son boulot : La Fève. Il vient de sortir le teaser de son titre “300E POUR LA PLAQUETTE”, la connexion se fait très vite. Voilà Kosei avec à peine un an de beatmaking dans les jambes, affilié à deux rookies prometteurs, et avec une singularité musicale prononcée. Les choses vont vite, on vous dit.

Twitter en rampe de lancement

Il y a encore quatre ans, Twitter était un peu vu comme le réseau social à éviter pour les rappeurs. Trop peu adapté aux formats classiques de communication, trop instantané, trop agressif peut-être. Mais entre-temps, de nombreux médias rap s’y sont développés, avec des qualités et des fortunes diverses. Il y a du très bon et du très mauvais. Qu’importe. Lorsque La Fève et Kosei sortent Kolaf, ils bénéficient d’une exposition bienvenue par ce canal inhabituel et connaissent un succès d’estime chez un public en quête de renouvellement et de tronches à soutenir. Portés par ces nouveaux venus, ils se font rapidement un nom. « Ça a tout changé. On a eu des retours positifs de la part de gens qui sont implantés dans l’industrie, des managers, des labels de distributions, des maisons de disques, des influenceurs qui partagent notre musique. »

Pourtant, dans une interview donnée aux Inrockuptibles en mai 2021, La Fève avançait que le succès de Kolaf était « injustifié ». Kosei comprend ce qu’il entendait par là. « On a fait ce projet rapidement, c’est vrai qu’il est pas mal. J’ai vu certaines personnes en parler comme d’un projet de fou. C’est cool, merci, mais en tant que compositeur, j’y vois énormément de failles. Déjà, au niveau du mixe. Il n’est pas mixé. Je sais qu’on peut faire beaucoup mieux, on a les moyens aujourd’hui de tout améliorer. » Avec ERRR de La Fève et Laïla de Khali, un cap sonore a clairement été franchi. Aujourd’hui, Kosei croule sous les demandes de collaborations, d’artistes confidentiels ou de très gros noms. Normal. Mais son rythme de production a drastiquement baissé depuis deux ans. « Il m’arrive de ne pas faire de musique pendant deux ou trois semaines. Au début, tu peux être prolifique, ton cerveau part dans tous les sens, tu as envie de tout essayer. Mais une fois que tu as les bases, c’est bien plus difficile d’être satisfait de son travail, d’avoir l’inspiration. Tu ne peux plus faire de prods merdiques et en être fier parce que tu sais reconnaître une prod merdique. Et puis, c’est mentalement éprouvant de ne faire que de la musique. Il y a beaucoup de frustration qui peut naître, c’est dur à gérer. Il faut prendre le temps de vivre à côté. C’est comme ça que l’inspiration me vient, quand je m’éloigne de la musique, paradoxalement. »

Le poids de la « new wave »

Parmi ses faits d’armes, Kosei a également produit Spooky Season, un projet solo sur lequel il convie ses deux rappeurs fétiches, mais aussi Malo, MadeInParis ou le Montréalais Cshmr. La dernière piste, “Outro”, est équipée d’une rythmique proche de la soul. « En termes de compositions, de mélodies, c’est le plus beau genre musical. Tout est carré. » Alors, en bon obsessionnel, Kosei s’est plongé dans les instrus faites de samples de soul et d’éléments drill, à la Shawny Binladen. « Je suis capable de faire quelque chose non-stop jusqu’à en être complètement dégoûté. » De ces phases très intenses, le beatmaker en tire certes des idées pour d’autres productions, mais également quelques titres publiés, forcément. Exemple de ce mélange de genres, le titre “Voiture sportive” de La Fève, coproduit avec Freakey!.

Forcément, l’exposition médiatique et les projets réussis amènent leur lot d’imprévus. Comme ce terme « new wave », débat du microcosme rap visant à qualifier cette scène émergente de nouveaux rappeurs qui évoluent bien souvent dans le sas entre l’anonymat et l’attention du public. On les qualifie aussi de « new gen », on les francise en « nouvelle vague ». « Au début, c’était marrant d’entendre ça. Maintenant, j’ai presque l’impression que c’est devenu une manière de qualifier un genre musical qui n’existe pas. Ça devient problématique. Des gens mettent mon nom dans une catégorie, aux côtés d’autres artistes avec qui je n’ai rien à voir. J’aime leur musique, ça n’est pas le problème. Mais je n’ai pas envie d’être associé automatiquement à tout le monde, j’aimerais garder cette maîtrise. Et ce terme m’en empêche, à mon avis. » Mais n’est-ce pas, après tout, le lot de tous les artistes qui ont un tant soit peu d’exposition ?

Même si Kosei est encore loin d’avoir atteint ses « standards », il semble être sur le bon chemin qui mène à ses envies. Il s’est lié avec la Superwak Clique, qui réunit entre autres les rappeurs suisses Slimka et Di-Meh, vient de signer un contrat d’édition avec Universal et le label Timtimol pour « plus de stabilité dans un rythme de vie et un métier qui n’en offrent pas beaucoup », et reçoit des propositions de rappeurs très installés. Des poids lourds dont il tait pour l’instant les noms, mais également Lala &ce ou Captaine Roshi. Deux figures alléchantes qui montrent que Kosei sait reconnaître la qualité quand il l’entend. En attendant, il ne lâche ni Khali, ni La Fève, avec qui il continue de collaborer naturellement. Ce serait dommage en même temps.

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