À Helsinki, on a enfin trouvé le festival “grand public” qui met une claque aux puristes

Écrit par Trax Magazine
Le 09.10.2019, à 15h21
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©Konstantin Kondrukhov / Flow Festival
Écrit par Trax Magazine
L’injonction “On part à Helsinki !” est assurément moins souvent lâchée à l’apéro que “Et si on se faisait un petit week-end à Berlin ?”. C’est pourtant dans la capitale finlandaise que se déroule le festival qui mettra tous vos potes d’accord. Tous.

Plus agaçant que ce collègue tout juste rentré de vacances qui se plaint qu’il a fait gris à Hanoï (alors que vous avez empilé les heures sup’ durant ses RTT) ? Le journaliste musique qui vous explique à quel point il est devenu difficile de se passionner pour un nouveau festival, à force de les enchaîner chaque week-end. Soit. Reste qu’il suffit de jeter un coup d’oeil aux line-up des gros poissons de la saison estivale pour constater une certaine propension au clonage. Bien souvent, l’ambiance desdits rendez-vous pâtit de ce manque d’imagination. Lorsque, donc, on se retrouve invité à couvrir un événement dont les têtes d’affiche se nomment The Cure et Solange — et dont 5 scènes sur 9 sont brandées par des banques, des constructeurs de voitures et des alcooliers —, l’on ne s’attend pas nécessairement à en revenir en ayant pris une claque sur les plans de la pluralité et de la radicalité artistique. Le Flow 2019 a changé ça. 

Avec ses 83 000 visiteurs (dans un pays qui compte 5.5 millions d’habitants), le grand raout finlandais est le premier festival musical de Helsinki. L’enjeu de s’adresser au grand public avec des headliners fédérateurs est réel. Il n’aura nullement empêché le Flow de proposer un line-up vertigineux, capable de rivaliser avec des rassemblements plus niche et exigeants. Et surtout, c’est là le tour de force, d’aménager ses scènes et sa timetable de façon à permettre à chacun des 170 artistes invités de s’exprimer pleinement. On y assiste ainsi au live de Tame Impala sur une main stage bardée de deux écrans géants ; sous une pluie de confettis, un show laser psychédélique embrase l’air et magnifie l’électro planante du combo Australien — un Zénith n’aurait pas proposé mieux. Idem pour Erykah Badu livrant une performance ensorcelante portée par des morceaux s’aventurant sans crainte au-delà des quinze minutes. Les Cure joueront plus de deux heures. 

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©Riikka Vaahtera

Plus loin, sur la Nordea Globe Balloon, on écoutait cérémonieusement le monstre sacré du jazz Pharoah Sanders, assis sur les sièges disposés en amphithéâtre, les artistes situés en plein centre. Un agencement qui se prêtait tout aussi bien au showcase dément de la jeune Britannique Flohio (meilleure performance hip-hop du festival, talonnée par Earl Sweatshirt, Tommy Genesis et Slowthai), qui claquait des checks au public en courant autour du plateau. 

Il fallait se perdre dans les dédales de l’ex-centrale électrique de Suvilahti, terrain d’accueil du Flow, dont les cheminées de briques rouge s’élançant vers le ciel marquent un joli contraste avec les mâts des voiliers amarrés à deux pas. Malgré l’importante fréquentation, on circule sans mal sur le site — les Finlandais se révèlent un public des plus respectueux et les mouvements de foule se soldent rarement par des chaussures imbibées de blonde. En contournant l’armature d’un immense silo reconverti en élément de scénographie, les promesses tenues des grandes scènes (prouesse Prince-ienne de Blood Orange, Robyn accueillie en messie, Solange et ses chorés millimétrées) laissent place aux espaces plus intimes. 

Là se terrent les propositions hors-piste qui font l’âme du Flow. Sur la Red Garden, scène de tout juste 200 places livrée aux collectifs de drag et aux DJ’s les plus débridés du line-up, on restait ébahi devant les danseurs du hakken show de Gabber Eleganza ou un remix fast techno de “Voulez-vous coucher avec moi ?” balancé par les club kids grimés comme jaja de House Of Disappointments. Deux autres scènes, la bétonnée Resident Advisor Front Yard et la verdoyante Reaktor Backyard, affichaient un line-up orienté dancefloor sans ratures : Nina Kraviz, The Black Madonna, Donato Dozzy, Theo Parrish, Fred P, Levon Vincent, Palms Trax… Complété par des têtes montantes telles D. Tiffany, Juliana Huxtable ou Ash Lauryn

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©Samuli Pentti

Les plus grosses claques étaient assurément à aller chercher du côté de la mystérieuse The Other Sound, scène sur-mesure pour les live les plus audacieux. Toute en colonnes de béton, enfumée à n’en plus voir ses mains, atteignant un niveau sonore tapant non plus dans le rouge mais dans le cramoisi, ça vous projetait tout droit à Berlin. C’est là qu’ont pu se déployer les mosh pits devant l’assaut sensoriel des enfants du pays Amnesia Scanner ou les vives écorchures au saxophone du saisissant Bendik Giske

Des moments de grâce où tout le reste s’évanouissait : le festival, les autres scènes, les artistes que l’on allait manquer ici et là… Dans ces instants suspendus, le Flow Festival donnait l’impression de n’avoir été conçu que pour ces lives, les mettant en scène avec autant de soin que ceux des “vrais” headliners. Ajoutons que cette année, 65% des artistes programmés étaient des femmes et des personnes non-binaires, et que le Flow a réduit son empreinte de carbone de 32% par rapport à 2018, notamment grâce aux omniprésentes affiches enjoignant au recyclage. Combien de festivals accueillant 83 000 personnes peuvent réellement se targuer d’en faire autant ? Le modèle finlandais continue d’avoir une sacrée longueur d’avance.

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