À Detroit, le Charivari est sans doute le festival techno le plus authentique au monde

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Gaëlle Scali pour toutes les photos
Le 20.09.2018, à 16h19
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©Gaëlle Scali pour toutes les photos
Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Gaëlle Scali pour toutes les photos
Detroit, ville de créativité musicale, berceau d’une scène électronique encore bien vivante est chaque été le théâtre d’événements singuliers. Notamment grâce au Charivari Festival, unique en son genre, fondé et financé par la communauté locale. Et Todd Johnson, l’un de ses organisateurs, l’assure : l’aventure ne fait que commencer.

Propos recueillis par Gaëlle Scali et Marjolaine Casteigt. Traduction de l’anglais par Marjolaine Casteigt.

19 août 2018, West River Front Park, Detroit, Michigan. Un vaste coin de verdure au bord de l’eau, Charivari Festival, deuxième jour. On entend par fragments la voix d’Aretha Franklin qui tremble délicieusement, se confond avec les textures électroniques et les cris dans la foule. Cette année, l’atmosphère a forcément quelque chose de mystique. La ville a perdu sa « Queen of Soul » il y a deux jours seulement, on lui rend hommage. Pour le décor, il faut imaginer les gratte-ciels du Renaissance Center qui se dressent là juste derrière. Devant, de l’autre côté de la rivière Detroit, d’autres buildings, on est au Canada. Ce festival de musiques électroniques 100% local s’installe chaque année au début du mois d’août, au vert de préférence, à Belle Isle Park ou sur le River Front comme à l’occasion de cette cinquième édition. 

Moins connu du public français et européen, le Charivari est pourtant l’un des évènements musicaux les plus authentiques de la ville et il est gratuit. La programmation est quant à elle inestimable. Les plateaux s’enchainent pour de courts sets parce que tout le monde a sa place et parce que le menu se veut copieux et intergénérationnel. Les organisateurs distinguent trois scènes. La scène « Passion » pour les légendes vivantes. La scène « Fresh » pour la nouvelle génération. La scène « Community », marquée par sa diversité. Depuis 2014, c’est un peu la réunion de famille des meilleurs DJs et producteurs des quatre dernières décennies, mais pas forcément les plus connus chez nous. Alors que les grands noms internationaux sont à l’affiche du Movement Festival, chaque année en mai, en plein coeur de Downtown (Hart Plaza, NDLR), Charivari lui, opte pour une ambiance plus champêtre, pourrait-on dire. Car oui, on y embarque volontiers sa chaise de camping, un bon bouquin, le chien et les gosses. C’est aussi ça l’esprit Detroit, la musique, sans prise de tête. On branche le courant chaque jour à partir de 14h. Et puis l’après-midi coule doucement vers la nuit, enveloppée du meilleur son techno et house de la planète. Quand le soir tombe et que Detroit devient bleue et pourpre, les danseurs forment des cercles et l’esprit de communion est à son maximum. Très peu de marketing et pas besoin d’artifices, au Charivari, c’est l’énergie des gens qui rayonne, avec leurs sourires, et leur fougue.

Todd Johnson et Grant Gray sont tous les deux membres du comité organisateur. Sous le soleil estival de Motor City à l’abri d’une tente blanche, Trax s’est installé avec ces vétérans des premières fêtes techno, pour en savoir un peu plus sur l’histoire et la philosophie de ce festival 100% Detroit. Interview. 

Trax : Les maîtres d’oeuvre du Charivari, qui sont-ils ? 

Todd Johnson : J’ai commencé en tant que DJ en 1977 et j’ai continué avec un groupe de DJs au début des années 80, Direct Drive. Tous les membres de notre groupe organisent des fêtes et font de la musique depuis quatre décennies. On est six personnes au total. En plus d’être coorganisateur, Grant Gray, ici présent, est aussi l’un des coiffeurs les plus réputés de la ville. On peut aussi citer l’une de nos partenaires, Theresa Hill. Elle fait de la radio depuis 30 ans. Elle a une webradio et une émission, The Theresa Hill Radio Show. Elle y programme les meilleurs DJs et le meilleur son techno et house de Detroit. 

J’ai entendu que vous aviez eu des difficultés à organiser le festival cette année, il a même été repoussé de quelques jours ? 

T.J : Oui et le mot d’ordre cette année, c’est « passion », c’est aussi la thématique choisie. Parce que c’est grâce à notre passion pour cette musique qu’on l’a fait. On a perdu quelques-uns des sponsors et des soutiens financiers. Ça n’a pas été facile. On s’est beaucoup investi personnellement. On a fait une campagne de crowdfunding et tous les artistes ont joué gratuitement. Les prestataires ont joué le jeu en nous faisant des tarifs abordables. On voulait faire le festival malgré tout !

Grant Gray : C’est ça, on a tout donné pour que le festival ait bien lieu, et certes nous avons dû le délocaliser, mais cela ne nous a pas empêchés de présenter un bel évènement, car comme tu peux le voir, on est là, et ça se passe super bien !

West River Front Park, c’est donc un tout nouveau lieu sur le bord de la rivière côté centre-ville, ou c’est juste pour l’édition 2018 ? 

T.J : Traditionnellement, le festival a lieu le premier weekend d’août à Belle Isle. Comme nous avons dû le retarder et régler des détails à la dernière minute, et pour des raisons administratives surtout, nous avons simplement dû changer de lieu pour cette année. 

Comment l’expliques-tu, cette perte de financements extérieurs ? 

T.J : Certains de nos anciens sponsors ont fait le choix de se diriger vers d’autres secteurs dans la ville, car Detroit est en train de devenir une place importante et un lieu d’investissement prisé. Cette musique est une niche dans le secteur des loisirs et nous devons continuer à prospecter et à solliciter ceux qui perçoivent aussi cela. Pour le moment, le soutien qui provient du financement participatif et d’une poignée de passionnés, avec les produits des ventes diverses nous permet de continuer l’aventure.

Juste une précision, le nom « Charivari », peux-tu nous expliquer d’où cela provient ? Du célèbre track des origines ou bien des soirées ? 

T.J : Le nom du titre dont tu parles est inspiré du nom des fameuses soirées Techno de l’association étudiante « Charivari » (dont Grant Gray était un membre à l’époque). Ce sont ces soirées qui nous ont inspirées pour le festival. Le groupe qui a fait le track l’a appelé Shareivari pour ne pas copier le nom des soirées.

La différence avec le Movement, l’approche très locale et authentique du Charivari, c’est un engagement ? 

T.J : Le Movement invite des artistes étrangers à Detroit, plutôt des super stars de la scène internationale. Nous, on se concentre sur la scène locale, celle de chez nous. On veut être un festival de Detroit, avec des artistes de Detroit. C’est la grande différence. On veut présenter le Detroit authentique. Tu viens à Detroit, tu veux écouter de la musique de Detroit, non ? Si tu viens de France, et que tu viens écouter un DJ français, pourquoi es-tu venu à Detroit alors ? 

Grant Gray : J’ai grandi avec cette musique, elle a nourri mon âme, c’est donc pour cette raison que je veux la partager avec les gens. Et tous ces DJs qui ont grandi à Detroit ont été influencés par les artistes qu’on présente, ça a donc une grande importance pour moi aussi. 

Faire jouer les vétérans de la musique électronique et les jeunes artistes locaux sur la même scène, c’est aussi l’un de vos objectifs ? 

T.J : Oui, exactement, nous sommes dans une démarche interculturelle et intergénérationnelle plus particulièrement. Le Charivari, ça va de 7 à 77 ans, tu vois. Si tu ne peux pas partager la musique avec les jeunes, alors des genres vont simplement disparaître. Nous devons les faire perdurer, que ce soit le jazz, la techno ou la house. On veut préserver le son de Detroit et le faire connaître aux nouvelles générations. 

Grant Grey : On veut transmettre cette musique, c’est vraiment ce qu’on souhaite. Et faire en sorte qu’elle reste vivante. 

T.J : Si tu regardes le public du festival, il est noir, blanc, jeune, vieux ! Il y a des femmes, des enfants, des hommes, tout le monde est rassemblé pour partager la musique !

C’est vrai que lorsqu’on arrive au Charivari, il y a une vraie magie, les familles s’installent avec leurs chaises, pour lire, les enfants jouent, il y a des chiens… 

T.J : C’est ce qu’on veut. On autorise les chiens, on peut venir avec des tentes, des chaises et on privilégie cette ambiance familiale. Juste confortable, et pas commerciale. Parfois, le côté commercial c’est bien pour gagner de l’argent, mais parfois, on y perd un peu de l’âme d’un évènement. 

Trax : Detroit et le monde ont perdu la reine de la soul, Aretha Franklin, juste avant le début du festival, l’atmosphère est très spéciale, non ? Comment les artistes réagissent ? 

T.J : Les DJ’s ont bien sûr joué les titres d’Aretha, et pas seulement « R.E.S.P.E.C.T !», Aretha Franklin était une légende vivante. Beaucoup d’artistes ici ont une histoire personnelle avec elle, et on l’a beaucoup ressenti durant les sets. 

Trax : Quelle est ta vision pour l’avenir ? Vous êtes optimistes pour 2019 ? 

T.J : On est des optimistes inconditionnels ! Et on y croit toujours, « the show must always go on ». Notre thème pour l’année prochaine, c’est « Fresh » comme dans « fresh start », un nouveau départ. Notre vision comme toujours, c’est jouer de la musique pour que les gens se lâchent ! 

Trax : Si tu devais citer quelques noms, la nouvelle génération et peut-être certains DJs des origines qui mériteraient d’être connus ? 

T.J : DJ Holographic ! Elle est une artiste majeure actuellement à Detroit. Twin cousin qui a joué un peu plus tôt aujourd’hui. DJ Cent, elle est là depuis longtemps et elle est peu connue. Il y a aussi Bruce Bailey, puis Stacey Hale, surnommée la « Godmother », une légende ! Father Abraham aussi… Il y en a tellement ! Detroit est tellement riche de DJ’s et les meilleurs du monde ! Les gens qui jouent ici, ce sont les racines de la techno. 

Gaëlle Scali, artiste plasticienne et productrice de musiques électroniques, en résidence d’auteur à Hostel Detroit en août 2018, un projet réalisé avec l’association En Duplex et Marjolaine Casteigt pour Trax Magazine, a contribué à la réalisation de cet article. Elle a réalisé l’interview sur place, les prises de vue et les photos.

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