Le buzz du son de Billie Eilish en 8D sur WhatsApp, escroquerie ou “technologie du futur” ?

Écrit par Erwan Lecoup
Photo de couverture : ©D.R
Le 07.04.2020, à 13h05
03 MIN LI-
RE
©D.R
Écrit par Erwan Lecoup
Photo de couverture : ©D.R
0 Partages
Récemment, un message viral diffusé sur WhatsApp mettait en lumière le morceau “Ilomilo” de Billie Eilish remixé par Pantatonix. Et ce, non pas pour la performance musicale, mais pour son rendu sonore en “8D” créant le buzz. Si un premier engouement pour cette technologie s’était déjà emparé de la toile en 2018, on se demande ce qui se trame autour de cette technique de spatialisation auditive et pourquoi elle est de retour aujourd’hui.

Ayant déjà fait sensation fin 2018, le concept de la “8D” revient sur le devant de la scène en ces temps de confinement. Par l’intermédiaire d’un message viral récemment partagé sur WhatsApp, cette soi-disant “révolution technologique” fait beaucoup parler d’elle sur le Net. Entre pages YouTube surfant sur la vague du buzz, aux frontières de la légalité, au profit d’un jeune public extasié, et autres professionnels décrédibilisant cette technique de mixage assez simpliste et limitée, l’avis est mitigé.

Qu’est ce que la 8D ?

« La sensation d’un son qui se balade autour de la tête en dehors des écouteurs », « l’impression d’assister à un concert dans sa chambre », « la meilleure invention de l’histoire », les commentaires élogieux à son égard sont nombreux sur la toile. Il s’agit en vérité d’une très pâle copie des effets utilisés pour obtenir une écoute binaurale avec un casque, parfois appelé son en 3D. « Il y a une réalisation très limitée, c’est sûrement drôle à écouter au début, mais ce n’est en aucun cas une reproduction réelle de la spatialisation de divers instruments », explique Hervé Déjardin, ingénieur du son pour Radio France.

Grâce aux effets de panoramique (stéréo gauche/droite) et de reverb appliqués sur les instruments, l’objectif initial est de donner de la profondeur et de la largeur au son. Sauf qu’ici « il s’agit de prendre un fichier audio déjà mixé au préalable et de le mettre dans le binauralizer. Ainsi le morceau tourne en entier autour de vous, mais en aucun cas les différents instruments qui le composent, comme ce serait le cas pour les concerts FIP 360 par exemple », détaille à nouveau Hervé Déjardin. « La différence entre la 8D et les productions binaurales de Radio France ou Arte Radio, c’est que dès l’écriture du morceau on réfléchit avec ce que va pouvoir amener l’espace, et non pas à la fin du mixage comme avec la 8D ».

Un buzz surfant sur l’illégalité ?

Effectivement, en scrollant sur YouTube, on peut se rendre compte que la 8D est souvent proposée exclusivement pour des morceaux déjà existants, et donc réalisée en post-mixage. Comme l’explique Ratus, producteur français de hardfloor/tribecore et youtuber sur sa page RatusSoundz, « certains profils d’utilisateurs ripent des MP3 sur Internet, puis les transforment en 8D par l’intermédiaire d’un logiciel, pour ensuite les mettre en ligne et les monétiser sur leurs différentes pages YouTube, Spotify ou Deezer. Le problème est que ces pages n’ont pas les droits d’auteur pour les morceaux ! Comme la page 8D TUNES et ses 7 millions d’abonnés ». Très souvent le “bot” chargé de repérer les morceaux sans droits d’auteur se fait tromper par la transformation du rendu sonore, devenant alors une pratique totalement illégale. « C’est une vraie escroquerie, même s’il est parfois stipulé que tous les droits reviennent au créateur du son », s’indigne Ratus. C’est le cas du morceau “Ilomilo” de Billie Eilish repris par Pantatonix faisant aujourd’hui le buzz via WhatsApp, mis en ligne sur de nombreuses pages YouTube.

Qu’est ce que la binauralisation ?

Si le choix du terme “8D” (huit dimensions) reste encore obscur, l’étymologie du mot “binaural” démontre qu’il vient du latin “bini” pour paire et “auris” pour oreille. Se dit des perceptions auditives engendrées par une stimulation simultanée des deux oreilles. Explications par l’ingénieur du son de Radio France : « C’est une manière de percevoir le son qu’a notre cerveau sur le plan horizontal (gauche/droite) grâce à nos deux oreilles. Pour obtenir la perception avant/arrière et celle d’élévation (haut/bas), il faut un troisième indice dépendant de notre morphologie et notamment de nos deux pavillons d’oreille. Ce dernier va modifier le spectre des fréquences avant que le son ne parvienne au conduit auditif, permettant ainsi au cerveau de percevoir précisément la provenance du son ». L’objectif du binaural est donc de reproduire ces trois fameux indices via ces traitements de spatialisation, afin de virtualiser dans un casque ce que l’on entendrait au naturel.

En 1954, le compositeur allemand visionnaire Karlheinz Stockhausen déclarait : « Au siècle prochain, l’écriture spatiale sera aussi importante dans l’écriture musicale, que l’écriture verticale et horizontale ». Autrement dit et traduit par Hervé Déjardin : « Ce sera aussi important de penser la musique dans l’espace, que de penser à sa mélodie et à son harmonie ». Pour ainsi dire, ces notions de spatialisation sont loin d’être récentes, et prouvent que la 8D n’est en aucun cas une révolution en soi, et encore moins la “technologie du futur”. Cette technique semble voguer sur l’effet de mode, ne semblant pas posséder de réel intérêt qualitatif pour un audiophile averti. Pour s’amuser durant le confinement ou pour les fans d’ASMR, c’est une autre histoire…

0 Partages

Newsletter

Les actus à ne pas manquer toutes les semaines dans votre boîte mail

article suivant