30 ans du groupe culte Underworld : “Nous étions en rave avec Oasis, Blur, Björk…”

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Underworld
Le 31.10.2019, à 17h21
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Photo de couverture : ©Underworld
Le duo Underworld fête ses noces de perle. Depuis 1980, les deux musiciens vivent une idylle musicale faite de succès énormes, de messes pop et électroniques, et de distances prises ou comblées. Avec la sortie de Drift Series 1, ils synthétisent une année passée à publier chaque semaine un nouveau titre. Un projet plus ambitieux qu’un simple album, qui les a obligés à se réinventer continuellement et à travailler conjointement sur la durée.

Par Brice Miclet

En amour, les contraires s’attirent. En musique aussi. Pour créer une dynamique, une forme d’osmose et surtout pour parvenir à ses fins musicales, peut-être est-il préférable de s’acoquiner avec son opposé. Pour Karl Hyde, ce fut Rick Smith. « Je n’aurais jamais pu faire de la musique avec moi-même. Ça aurait été trop ennuyeux. Rick est stimulant, il me pousse à être honnête et à ne pas me mentir. Souvent, il me dit ce que je ressens sans que je ne le sache vraiment moi-même. Il est la seule personne qui m’ait réellement vu. C’est une immense gratification de savoir qu’une personne parvient à me comprendre si précisément. En tant qu’artiste, une telle relation est un don. » Les duos artistiques sont des couples.

Retour à l’essentiel

Justement, Underworld est un couple qui dure, et ce depuis qu’ils se sont rencontrés à Cardiff à l’aube des années 1980. À la manière d’un mariage royal, ils ont tenu la Grande-Bretagne et l’Europe en émoi dès 1991, connaissant la fougue de la jeunesse et des premières amours. Des princes de Galles en somme. Born Slippy, single à succès de 1995 devenu culte un an plus tard lorsque Danny Boyle l’utilisa pour la bande originale de Trainspotting, fit office nuit de noces. Pourtant, cette lune de miel aurait bien pu ne jamais être consommée : les deux musiciens pensaient que le film faisait l’apologie de l’héroïne et ont refusé par deux fois les avances du réalisateur. « Nous savions que nous appartenions à un style musical qui était lié à la drogue. Mais nous faisions autre chose, nous étions dans un voyage artistique différent des autres. » Un voyage entre la house, la pop et la dance, qui établit peu à peu leur son si propre, jamais silencieux (dix albums et deux bandes originales en vingt ans), pour qui certains gardent une tendresse, et d’autres vouent une admiration sans bornes. Et ils sont nombreux.

Pour comprendre réellement le duo et leur portée, il faut revenir au Pays de Galles. Les deux bonshommes de Cardiff ont du fuir leur ville de cœur trop étroite pour leur talent et leurs ambitions, certainement. « Le Pays de Galles a toujours produit des musiciens incroyables, mais beaucoup n’ont jamais voulu partir. C’est un lieu de vie tellement confortable, il y a la campagne, des plages magnifiques… Certains se demandent si ça vaut vraiment le coup de partir vivre en Californie. » Eux, n’hésitent pas. Direction Londres pour vivre une période charnière de la musique britannique qu’ils ont peut-être mieux incarnée que quiconque.

Sauver son mariage

Au début des années 1990, les publics rock et rave se rencontrent, se mélangent. La vision généralement transmise de cette époque n’est pas révélatrice de l’élan qui existait alors. Karl se souvient bien : « Les médias anglais ne cessent de parler de la brit pop et de la rave séparément. Pourtant, nous étions ensemble. Les frères Gallagher venaient en rave, Blur aussi. Je connaissais très bien Jarvis Cocker (leader du groupe Pulp, ndlr), et nous sortions dans les mêmes endroits avec Björk. Elle vivait à Londres à cette époque, c’était le genre d’artistes qui connectait les gens, qui fédérait. Rick a d’ailleurs remixé “Human Behaviour“, et elle est venue sur scène avec nous plusieurs vois pour l’interpréter. C’était normal ! Il y avait le Drum Club, par exemple, où tous les groupes se rencontraient. On se partageait nos secrets sur nos équipements, notre matériel, parce que personne ne se sentait à part. Nous étions une scène, un seul et même groupe qui s’entre-aidait pour progresser ensemble. »

On l’a dit, Karl Hyde et Rick Smith sont très différents. « Rick dirait que je suis plutôt le poète, l’artiste, l’agitateur, le rebelle, celui qui aime s’aventurer pour ramener tout cela dans Underworld. Lui aime travailler dans sa grotte technologique, intensément. » Mais parfois, l’un ne se sent plus comblé. Il y a deux ans, Karl annonce à Rick qu’il ne veut plus faire d’albums. Le format ne lui convient plus, il n’exploite pas pleinement son potentiel. Et malgré le fait qu’il a collaboré avec le grand Brian Eno sur l’album Someday World en 2014, il ressent toujours le besoin d’aller voir ailleurs. Alors, Rick s’adapte, pense au Drift Project, celui qui motive notre entrevue, et sauve son couple. En fait, les Underworld ont besoin de se retrouver. « Rick voulait créer un projet qui nous permettrait de mieux véhiculer notre passion, nos obsessions… Mais aussi de nous rapprocher. Même si nous sommes très différents, nous nous devons de former un tout. » Alors l’idée, le ciment du couple, se forme : chaque semaine pendant un an, ils publient un titre sur leur site pour créer ce Drift Project massif. Sur les cinquante-deux titres produits, une poignée est sélectionnée pour former Drift Series 1, un faux album, finalement.

La clé du bonheur

Sur l’opus on retrouve tout à fait la patte d’Underworld, celle qui composait certes les premiers tubes, mais aussi leur dernier projet en date, “Barbara Barbara”, “We Face A Shining Future”, qui pourrait concourir au titre du plus beau titre d’album de l’année 2016. Mais quelque chose a tout de même changé… « Avoir de la musique à créer chaque semaine pendant un an, cela nous pousse à constamment nous surprendre. On ne peut pas utiliser les mêmes idées et les mêmes techniques en boucle. Quand nous faisons un album en trois ans, il est possible de s’en sortir, de tirer quelque chose de ces seuls outils, mais pas dans un rythme de production aussi régulier. Rick savait aussi que je tenais un blog quotidiennement depuis vingt ans et pensait qu’il serait dommage que ces compétences, cette passion, ne soient pas transposées en un projet artistique. » Le single “STAR”, effréné, presque robotique, est envoyé au front. Les paroles tournent autour d’une liste de noms de personnages célèbres : David Beckham, Dr. Dre, Tom Cruise, Dalaï-lama, Johnny Depp, Rosa Parks, Calvin Harris, leur pote Danny Boyle… « Rick a commencé à s’intéresser aux chansons enfantines, aux comptines et aux rimes qu’elles contiennent. Très vite, nous sommes tombés d’accord : il y a quelque chose de puissant là-dedans, alors qu’elles ont l’air simples. On s’est demandés ce que cela donnerait si nous jouions avec les noms de personnes célèbres. Ces gens nous ont aidé à nous construire, ils ont changé le monde à leur manière. » David Beckham a changé le monde ? « Evidemment, il n’est ni Rosa Parks ni le Dalaï-lama, mais il a marqué l’un des plus beaux buts que j’ai vu de ma vie contre la Grèce en 2001. Je suis tombé à genou et j’ai pleuré. Beaucoup de gens l’ont critiqué, et c’est encore le cas aujourd’hui. Mais je m’en fiche. Ce but est suffisant pour moi. »

Beaucoup réduisent Underworld à “Born Slippy” et à Trainspotting. C’est une grave erreur. Leur carrière, qui n’a jamais connu de pause et s’est diversifiée sans cesse, est bien plus profonde qu’il n’y paraît. « Un jour, je rentrais chez moi en taxi. J’avais une superbe maison dans un magnifique quartier de Londres. Le chauffeur m’a reconnu et m’a dit : “Qu’est-ce qui a merdé ? Je lui ai demandé ce qu’il a voulu dire, et il m’a répondu : “Vous auriez pu devenir The Prodigy, tout ce que vous aviez à faire, c’était d’écrire un autre Born Slippy ! OK mec, continue de conduire, moi je continue à être un échec, et on sera tous les deux très heureux. » Les fondations et la durée d’un couple sont une recherche continuelle du bonheur. Et en cela, Underworld est un modèle.

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