1518 : Le jour où une mystérieuse épidémie de danse à contaminé les Strasbourgeois

Écrit par Célia Laborie
Photo de couverture : ©DR
Le 25.01.2022, à 11h07
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Écrit par Célia Laborie
Photo de couverture : ©DR
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Strasbourg, début de la Renaissance. Par un jour d’été, des passants sont pris malgré eux d’une irrépressible envie de danser. Loin de s’arrêter à la tombée de la nuit, le phénomène se répand comme une traînée de poudre. Des dizaines, peut-être des centaines de citadins sont embarqués au fil des semaines. 500 ans plus tard, la contagion reste encore inexpliquée. En pleine pandémie de Covid, les artistes s’emparent de cette histoire pour saisir l’air du temps.

Une foule de spectateurs masqués sont réunis dans l’obscurité du théâtre de l’Aquarium en ce soir de décembre. Debout, muets, ils observent sagement les gesticulations de Mette Ingvartsen, cheveux blonds virevoltant autour de son visage, short et baskets noires aux pieds. La chorégraphe danoise présente pour la première fois son œuvre The Dancing Public à Paris. Tandis qu’elle déambule parmi la foule, la danseuse déclame sa version d’une histoire vieille de plusieurs siècles. « Ses pieds nus saignent à force de frapper le sol, son corps et ses habits dégoulinent de sueur. Les gens autour d’elle, sur le pont, commencent à se joindre à ses mouvements convulsifs. À la nuit tombée, plus de cinquante citoyens sont en train de danser se tordant à l’unisson avec elle », souffle-t-elle en tapant des pieds de plus en plus fort, bientôt emportée dans une transe presque douloureuse.

Dans ce seul en scène imaginé dès la fin de l’année 2019, la Danoise se réfère à un épisode longtemps oublié de l’histoire de France : l’épidémie de danse de Strasbourg, débutée le 15 juillet 1518. 

Valets, ouvriers et mendiants se mettent à danser jour et nuit

Des récits de l’époque, on ne garde que quelques documents administratifs. D’après ces sources lacunaires, au beau milieu de l’été, des valets, des mendiants et des ouvriers se sont mis à danser spontanément en pleine place publique. Le spectacle dure des heures, des jours, des nuits. Ses acteurs n’ont rien à célébrer, aucune raison de se mettre à danser. Cet été-là est anormalement chaud, et des famines ont ravagé les campagnes environnantes durant les dernières années. Mais Strasbourg est alors une ville prospère, riche, peuplée de médecins et de savants. Sous les yeux ébahis des nobles et des clercs, la foule des danseurs grandit de jour en jour. Tous ceux qui s’approchent de trop près sont irrésistiblement happés dans la ronde, comme contaminés. 

À cette époque, la danse est omniprésente dans le quotidien des Occidentaux. En couple ou en cercle, la branle, la pavane et la volte s’invitent dans toutes les strates de la société. Il n’est pas rare de croiser des percussionnistes et des flûtistes déambulant dans les villages pour fêter la fin des moissons, à la sortie des Églises pour certaines célébrations religieuses, aux réunions de famille, dans des bals de palais. Mais d’après Marina Nordera, professeure d’histoire de la danse à l’Université Nice Sophia Antipolis, le XVIe siècle marque le début d’une forme de méfiance envers ces rassemblements. « Les danses avaient, comme aujourd’hui, cette fonction de séduction, de rapprochement préliminaire en vue de l’acte amoureux. Au début de la réforme protestante, les autorités politiques et religieuses commencent à émettre des interdictions, pour éviter les débordements d’ordre sexuel et les troubles à l’ordre public », note la chercheuse. 

En 1518, le magistrat de Strasbourg, à la tête de la ville, voit forcément d’un mauvais œil ce délire collectif. Jusqu’à quand le bal va-t-il durer ? Rapidement, il s’enquiert de l’avis des médecins. Pour les spécialistes consultés,  la réponse est claire : il s’agit d’une maladie naturelle, due à une conjonction astrale et à la canicule du moment, se traduisant chez les danseurs par un échauffement du sang. Pour arrêter ces fêtards embarrassants, le magistrat leur fait apporter de l’eau d’orge, du pain et la bouillie d’avoine. Des musiciens sont appelés pour leur jouer de douces mélodies, afin d’encourager le retour au calme. Dans une société où science et foi religieuse sont toujours intrinsèquement mêlées, on organise aussi un pèlerinage. Les danseurs sont amenés dans une chapelle au-dessus de la ville de Saverne pour rendre visite à Saint-Guy, connu pour provoquer des guérisons miraculeuses. D’après des chroniques de l’époque, la plupart des d’entre eux auraient guéri au mois de septembre, laissant derrière eux une énigme restée irrésolue. 

Fête estivale ou maladie inconnue ?

Cinq cent ans plus tard, comment comprendre ce phénomène ? À travers les siècles, médecins et historiens ont maintes fois tenté d’émettre un diagnostic. Certains experts parlent d’une « maladie dansante » due à une dégénérescence des cellules nerveuses, d’autres évoquent des troubles hystériques, par lesquels le corps se ferait le symbole d’un conflit psychique. Une hypothèse attribue même l’épidémie à la consommation de céréales contaminées par un champignon parasite, l’ergot de seigle, qui provoquerait délires et troubles psychiatriques. Autant d’explications balayées avec le temps, les symptômes ne correspondant pas tout à fait aux gesticulations observées au début du XVIe siècle. Au fil des années, les chroniqueurs ont amplifié l’événement, jusqu’à affirmer que certains contaminés étaient morts d’épuisement, incapables de s’arrêter de danser malgré la fatigue. Pour Georges Bischoff, médiéviste spécialisé dans l’histoire de l’Alsace, cette « pseudo épidémie »  serait au contraire « un moment de défoulement joyeux » : « La mi-juillet, c’est le moment du solstice d’été, le jour le plus long de l’année. Les paysans ont passé toute la journée à moissonner, de nouvelles récoltes s’apprêtent à nourrir les ventres. C’est le moment de festoyer ! », résume-t-il. Comme toujours dans l’histoire, le récit qui est parvenu jusqu’à nous est celui des dominants, des moralistes chrétiens regardant avec dédain les débordements populaires. 

Un affront à Dieu, une tentative de revanche sociale.

David Le Breton, professeur de sociologie

Et si, à travers leurs chorégraphies, les Strasbourgeois exprimaient justement leur défiance envers les puissants ? C’est l’hypothèse émise par David Le Breton, professeur de sociologie spécialiste des mises en jeu du corps. Il remarque que « le phénomène touchait beaucoup de femmes et des personnes pauvres, c’est-à-dire les individus les plus dominés de la société. » En se mettant en scène au cœur de la ville, les danseurs attirent les regards, et s’autorisent enfin à exister en tant qu’individus. David le Breton perçoit dans leurs mouvements « quelque chose d’un affront à Dieu, une tentative de revanche sociale. »

Le pouvoir contestataire de la danse

Alors que nous sommes aujourd’hui frappés par une autre épidémie bien plus dangereuse et plus difficile à combattre, les artistes se penchent à leur tour sur cet événement étrange, comme pour mieux comprendre le destin des hommes face à la maladie. En septembre 2020, le réalisateur britannique Jonathan Glazer, connu pour Under The Skin, signe le court métrage Strasbourg 1518. Tourné en plein confinement, le film de dix minutes donne à voir des danseurs enfermés entre quatre murs, dans leur salon ou dans leur chambre, et pris soudainement d’une frénésie incontrôlable, le tout sur fond de musique techno. Les images nous rappellent le pouvoir de contestation de la danse à travers les siècles, d’autant plus palpable dans un monde où les contacts physiques sont proscrits et où les boîtes de nuit du monde entier sont privées de leur public.

Vidal Bini, chorégraphe et directeur artistique du Théâtre du Marché aux Grains, à côté de Strasbourg, s’est lui aussi inspiré de l’épidémie pour sa dernière création. Avec Narr : pour entrer dans la nuit, pensé avec des danseurs professionnels et amateurs, l’artiste interroge notre rapport à la corporalité. « Dans nos sociétés occidentales, le corps exprime une part d’animalité perçue comme repoussante. Cela explique sûrement pourquoi la danse garde sa dimension subversive. Elle est encore aujourd’hui enfermée dans des cadres institués, et si elle en sort, elle dérange. On le voit aujourd’hui avec l’inquiétude suscitée par les soirées illégales organisées en dépit des restrictions sanitaires », remarque le chorégraphe.

Au théâtre de l’Aquarium, Mette Ingvartsen sort de scène épuisée, le visage en sueur. « Pour moi, ces convulsions étaient une façon pour le peuple d’exprimer sa colère contre l’Église, contre l’État, contre la faim », résume-t-elle. La chorégraphe a commencé à répéter The Dancing public chez elle à Bruxelles, en plein confinement. Elle dit avoir finalement retrouvé dans cette pièce la frénésie des raves de son adolescence au Danemark. L’épidémie de danse serait-elle « la première rave party de l’histoire », comme l’écrivait en 2018 le romancier Jean Teulé dans son ouvrage Entrez dans la danse ? L’événement, totalement spontané et incontrôlé, n’a pas grand-chose à voir avec les grands rassemblements organisés dans des champs ou des entrepôts depuis les années 1990. Mais dans une période où nos corps sont contraints à la distanciation, on ne peut qu’envier la farouche liberté des danseurs de 1518.

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